Samedi 27 février 2021

Galerie

ART CONTEMPORAIN

L’ironie de Boltanski sort des limbes

Par Anne-Cécile Sanchez · Le Journal des Arts

Le 22 février 2021 - 784 mots

PARIS

La galerie Marian Goodman présente « Après », une exposition très théâtrale de Christian Boltanski.

Christian Boltanski, Les linges, 2020, tables métalliques à roulettes, carton, tissu en coton, agrafes, LED néon flexible, dimensions variables. © ADAGP © Photo Rebecca Fanuele
Christian Boltanski, Les linges, 2020, tables métalliques à roulettes, carton, tissu en coton, agrafes, LED néon flexible, dimensions variables.
Photo Photo Rebecca Fanuele
© ADAGP

Paris. Un an s’est écoulé depuis « Faire son temps », la rétrospective, qui s’est terminée le 16 mars 2020, consacrée à Christian Boltanski par le Centre Pompidou. Un an marqué par la crise sanitaire mondiale et l’épreuve des confinements à répétition : c’est pendant cette période que l’artiste a conçu la plupart des pièces présentées ici. Elles témoignent donc à leur façon de ce moment particulier, de ce qui s’est passé. D’un avant, et d’un « Après », titre retenu pour cette exposition.

En investissant les deux niveaux de sa galerie parisienne, Boltanski n’a renoncé ni à la dimension muséale, ni à la théâtralité caractéristique de ses installations. Leurs proportions spectaculaires sont toutefois en balance avec la simplicité triviale des matériaux auxquels l’artiste a toujours recours, tels que le fer, le tissu, les ampoules nues… On découvre ainsi d’emblée Les Linges (2020), amoncellement de draps grisâtres chiffonnés placés sur des charriots étroits aux piètements métalliques. Cet ensemble de sculptures qui semblent encombrer l’espace, surplombé par le câble d’un néon froid, évoque aussi bien une buanderie à l’abandon qu’un état d’urgence, létal, entre l’hôpital et la morgue. Allusion à la pandémie ? Dans une courte vidéo diffusée sur le site de la galerie, Boltanski confirme que ces pièces traduisent « un climat général d’angoisse et de dépression ». Mais il suggère aussi quelque chose qui serait de l’ordre du sexuel dans ces entassements textiles, comme si, peut-être, les replis compliqués de leurs calicots contenaient encore un peu de vie.

Quant à la mort, depuis ses débuts, le plasticien n’a de cesse de la dénoncer comme « une chose honteuse ». Cette atmosphère de deuil est renforcée par la projection sur les murs de visages enfantins en noir et blanc, visions fantomatiques à la limite de la perception (Les Esprits, 2020). On reconnaît ces visages, maintes fois utilisés par l’artiste, et qui font en quelque sorte partie de son répertoire. Leurs apparitions, par leur fugacité, font également penser aux pulsations des Archives du cœur, son œuvre conservée depuis 2008 sur l’île de Teshima, au Japon, qui donne à entendre les enregistrements de dizaines de milliers de battements cardiaques, échos sonores d’autant d’absences indicibles. C’est aussi la disparition de l’œuvre en tant qu’objet fini qui se manifeste en creux dans ce dispositif quasi subliminal. Christian Boltanski manipule le sensible pour créer de l’émotion, fabriquer des souvenirs, davantage que des pièces de collection. Même s’il apparaît que ces différents dispositifs, par leur taille – et par leurs prix, qui ne sont pas communiqués – ont vocation à intégrer le fonds d’une institution, d’un musée ou d’une fondation privée.

Les quatre saisons de Boltanski

Filmée en plan fixe, la descente de l’escalator desservant le plateau du Centre Pompidou où était présenté « Faire son temps » offre une transition entre les deux niveaux, chaque silhouette, avalée par le mouvement mécanique, promise à un oubli que cette vidéo semble tenter de conjurer, tout en l’anticipant. Elle guide en tout cas le visiteur jusqu’au sous-sol, où se trouve déployés, sur quatre écrans de toile en suspens, disposés en croix, Les Disparus (2020). Chacun des panneaux, à la manière d’une carte postale animée géante, illustre une saison : les biches dans un pré, un paysage de neige, un coucher de soleil flamboyant, un envol d’étourneaux… Ce sont littéralement des clichés, extraits de banques de données de visuels libres de droits destinés à un usage publicitaire. On peut apprécier leur esthétique parfaite, leur photogénie. Certains visiteurs ne s’en privent pas. Mais ils ont bientôt la désagréable surprise de deviner, par intermittence, d’autres images, insérées en alternance et, pour leur part, totalement sinistres. Il s’agit d’images « d’horreurs qui ont eu lieu pendant le siècle où je suis né, et qui se sont déroulées en parallèle d’une partie de ma vie », explique Boltanski dans le texte de présentation. Par leur ambivalence, leur dévoilement progressif, ces Disparus ne manquent pas d’une force corrosive que l’on retrouve avec intérêt dans le travail de l’artiste. Toutes les dix minutes, une sonnerie brève et stridente retentit. Il s’agit, sans doute, de se réveiller. D’un cauchemar ?

Au fond, une lumière bleuâtre attire le regard. Elle émane d’une pièce lumineuse. On se souvient qu’au Centre Pompidou, le parcours s’ouvrait sur deux signaux de Départ et d’Arrivée constitués d’ampoules de couleur aux fils pendants. L’exposition reprend cette forme, récurrente dans l’œuvre de Boltanski depuis les années 1980, déclinée cette fois pour former le mot Après. La préposition précède une dernière pièce, faiblement éclairée, dont les murs bruts pourraient être ceux d’une crypte. Trois Vitrines (1995) remplies de tissus y font office de sépultures. Face à elles, un miroir, qui comme dans les sanctuaires shintô, place à la fin le visiteur face à lui-même.

Christian Boltanski, Après,
jusqu’au 13 mars, galerie Marian Goodman, 79, rue du Temple, 75003 Paris.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°560 du 5 février 2021, avec le titre suivant : L’ironie de Boltanski sort des limbes

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