L’expert indépendant, l’autre confident de l’objet

L'ŒIL

Le 26 novembre 2007

La loi ne protège pas le titre d’expert : quiconque le désire peut se déclarer expert sans avoir à justifier de connaissance ou de compétence. L’expert professionnel en objets d’art évalue, estime les objets. Les certificats, les descriptifs de catalogues qu’il a rédigés sont sous sa responsabilité. Pour un temps, gardien de leur âme, il développe avec les objets une relation privilégiée.

Une profession fragile et mal reconnue
Le métier d’expert et la considération dont il a fait l’objet ont évolué. Existe une grande tradition de la profession. Dans les plus vieilles familles d’experts, des principes témoignent de la reconnaissance ancienne d’un métier, exercé avec conscience, et le sens aigu d’une vocation. L’accélération, depuis plus d’une vingtaine d’années, de la cadence des ventes oblige les experts à travailler très rapidement et multiplie les risques de fautes. L’expert doit approvisionner les ventes, il se mue en « apporteur » d’affaires. Autre évolution fâcheuse, de plus en plus d’experts « occasionnels » naissent et disparaissent avec les ventes dont ils ne sont en fait que les « apporteurs ». Les experts « généralistes », dont le domaine, en réalité spécialisé, ne se borne pas à l’œuvre d’un seul artiste, doivent trouver leur place face à l’autorité des « spécialistes ». Exclue d’un catalogue raisonné, l’œuvre subira en vente une décote d’au moins 30 à 40 % et sera refusée par le marché international, estime un professionnel. Fait significatif, de plus en plus nombreux sont les experts s’employant à la réalisation d’un catalogue raisonné. Il n’y a d’autre part, toujours aucun signe garantissant la compétence, l’honnêteté d’un expert. Beaucoup d’experts compétents se tiennent à l’écart des quelques organisations professionnelles, certaines anciennes et reconnues, constituant au moins un premier « barrage ». L’agrément des experts par le Conseil des ventes pouvait, lui, être perçu comme la première reconnaissance officielle du métier d’expert. Rejeté massivement, on lui reprocha son inadaptation générale à la réalité de la profession : commission d’agrément jugée peu représentative, examen contestable , quel « expert » pourra évaluer un autre expert ? Cotisation mystérieusement affectée au fonctionnement de la commission, jugée exorbitante, arbitrairement fixée, injustement répartie... Paradoxe d’un agrément sanctionnant la soif de reconnaissance de quelques experts de second plan.

Expert ou marchand ?
Les experts sont, en majorité, aussi des marchands, réalité que le Conseil des ventes a dû prendre en compte. Certains experts ont cependant leur activité centrée sur l’expertise. « Nous sommes exclusivement experts, préparons pour cela cent à cent vingt ventes par an, et examinons deux mille à deux mille cinq cents bijoux par mois, explique Emeric Portier, du cabinet Serret-Portier. » Ayant un intérêt direct à considérer la valeur d’un objet, le marchand aura, pensent certains, une sensibilité plus aiguë à ses caractéristiques. Mais les activités d’expert et de marchand mettent en jeu des intérêts contraires. L’expert, dont les honoraires sont fixés, dans le cas des ventes publiques, à un pourcentage de l’adjudication de l’objet, défend les intérêts de son vendeur. Raisonnable ou élevée, son estimation est pensée en fonction des circonstances propres à la vente. Il doit informer le client de ce qui est susceptible de se passer en vente où d’autres acheteurs auront reconnu la valeur de l’objet. Le marchand, quant à lui, intéressera le vendeur à la valeur qui peut les satisfaire tous deux dans le cadre d’une transaction privée. Dans la réalité de la préparation des ventes, des experts professionnels qui sont aussi marchands apportent un soin extrême aux expertises des objets. Pour éviter toute confusion entre le rôle d’expert et les intérêts du marchand, le Conseil des ventes interdit aux experts agréés d’acheter ou de vendre pour leur propre compte des objets dans les ventes auxquelles ils ont apporté leur concours. Interdiction qui paraît excessive à de nombreux experts non agréés... Attendue à l’automne, une nouvelle loi modifiant celle du 10 juillet 2001 éclaircira ce point.

Le prix de l’indépendance...
L’expert indépendant doit répondre des moyens qu’il entend mettre en œuvre. À lui de se munir des outils, matériels et intellectuels, pour la mener à bien. Les progrès techniques ont permis de vulgariser un certain nombre d’instruments scientifiques. S’il ne les possède pas, l’expert s’adresse aux spécialistes ; c’est à lui d’orchestrer les différentes approches de l’objet. La simple pratique provoque des réflexes, des aiguillons. L’expert « trace un tableau », selon les termes d’Eric Schoeller, du cabinet André et Eric Schoeller. « Les étiquettes de grandes galeries valorisent de façon importante un tableau et peuvent être des faux. Il est important de pouvoir reconstituer au mieux sa provenance. Fils et petit-fils d’expert, j’ai été confronté à des faux… de “certificats” de mon père et mon grand-père. » On doit, à cette fin de vérification, consulter les spécialistes, ce qui ne dispense pas d’un travail de recherche. Ne jamais se croire à l’abri d’une erreur. « Devant un bijou, une série de clignotants doit s’allumer, explique Emeric Portier du cabinet Serret-Portier. Ces signaux ne naîtront plus chez un expert trop sûr de lui. Devant l’abondance des faux modernes, il faudrait se demander quelles sont les preuves que le bijou est tel que je le crois être ? » Avec la pratique, l’expert mûrit son appréhension physique de l’objet. « Avant de saisir le bijou, l’expert le regarde ; une série de réflexions, d’interrogations, s’éveillent en lui. Cette étape est indispensable.
Dans un second temps, il le prend en main, apprécie son poids, son volume. Au toucher, il apprécie le poli du serti, les arrêtes du métal… tant et si bien que l’impulsion du toucher devient un signe...
de la qualité du bijou. Les pierres appellent aussi un contact. On aura envie, spontanément, de frotter au chiffon certaines pierres qui présentent une matière légèrement opaque, sirupeuse. »

Passions d’experts
Eric Schoeller est issu d’une grande famille d’experts en tableaux modernes, et, depuis deux générations, en arts primitifs.
« On ne cesse jamais d’apprendre des collectionneurs... Passionnés, ils ont pénétré l’intimité créatrice des artistes ; les livres ne contiennent pas les connaissances qu’ils en ont retiré. Spécialiste ou généraliste, on doit connaître l’histoire de l’art, effectuer des rapprochements.
Il est indispensable de croiser les connaissances, et les regards. Un travail stimulant, pour un expert fort de sa conviction, est d’essayer d’amener le spécialiste à modifier son jugement, en consultant collectionneurs, marchands...
Il est fascinant, aussi, de voir évoluer le regard d’un collectionneur, de le “fabriquer”, en le guidant de l’art moderne aux arts primitifs, voire, à l’art des Indiens d’Amérique du Nord. » Fasciné par les pierres, Emeric Portier rompt avec la tradition d’une famille d’experts en arts asiatiques, établis de longue date. Il évoque, lui aussi, cette croisée des regards. « Une heure de félicité peut s’écouler en échanges autour d’un diamant. Un confrère aura remarqué le détail inaperçu. Un autre appréciera l’équilibre général du diamant, l’architecture créée par la lumière sur ses facettes. Un autre encore, le léger brouillard, le “graining” qui transparaît par endroits. » Jean-Pierre Doux est expert dans quelques domaines spécialisés, dont les aquarelles anglaises du xixe siècle. Il recherche, pour le compte de grands collectionneurs, certains objets précieux. « Il me semble que l’on ne peut pas comprendre l’expertise sans avoir soi-même collectionné. Certains objets tiennent le collectionneur éveillé la nuit.
Sa manie engendre une curiosité que n’aurait pas un non-collectionneur. Elle provoque les rencontres, lui permet d’obtenir un savoir précieux, unique, auprès d’autres passionnés. Il multipliera les lectures variées, et saura, entre elles, établir des liens, des correspondances… Certains objets sont les rêves d’un artiste, d’un artisan devenus réalité. Le bon expert sort ces objets du néant, les magnifie par un travail, leur rend leur âme et trouve “leur” collectionneur. »
L’expert consciencieux est, pour un temps, le garant du destin de l’objet. « Récompense d’une liberté chèrement payée, explique Eric Schoeller, l’expert indépendant peut travailler avec le commissaire-priseur de son choix et préparer, même en province, une belle vente. Comprendre les intérêts de son vendeur, mais aussi, parfois, faire acheter les marchands à un bon prix, c’est servir au mieux l’objet. Envers et contre tous, le bon expert défend sa conviction et, jusqu’au bout, l’objet. »

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°549 du 1 juillet 2003, avec le titre suivant : L’expert indépendant, l’autre confident de l’objet

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