Vendredi 25 septembre 2020

Galerie

Peinture

Les réminiscences d’Ida Tursic & Wilfried Mille

Par Henri-François Debailleux · Le Journal des Arts

Le 22 juin 2016 - 781 mots

Le couple d’artistes engage à travers ses œuvres un dialogue avec l’histoire de l’art et se confronte à l’image peinte.

PARIS - Sur le mur du fond de la galerie sont présentées trois grandes toiles. Comme les Trois Grâces. Ce sont d’ailleurs bien d’elles dont il s’agit, comme l’indiquent leurs titres respectifs, Anachronism 1 Euphrosyn, Anachronism 2 Thalie et Anachronism 3 Aglae. Mais ici il n’y a qu’une Grâce, ou plus exactement trois fois la même, répétée dans la même position et figurant le portrait de Bettie Page. Rien à voir donc avec l’exercice académique de la présentation du sujet – devant, derrière, de profil. En plus du titre, un petit chien posé sur une étagère prend, lui, dans chaque tableau une position différente et rappelle ce thème classique. Pour réaliser cette suite, Ida Tursic & Wilfried Mille ont pioché dans l’énorme banque de données d’images qu’ils se sont constituée. Ils ont choisi, projeté et reproduit sur toile la photo de la célèbre pin-up des années 1950. Ils s’en servent comme d’un canevas pour mettre la peinture en grâce, justement, faire clignoter son histoire de la peinture (Le Fifre de Manet, Les Poseuses de Degas, etc ) et la décliner sous ses différents angles et aspects ; ici avec des taches de couleurs, là avec un motif, ailleurs avec des aplats.

On retrouve deux petits chiens dans River view. Cette fois ils sont tapis comme des voyeurs pour nous suggérer que le nu féminin alangui dans un fourré, qui évoque beaucoup Étant donnés : 1° la chute d’eau 2° le gaz d’éclairage de Duchamp, est aussi une belle allusion à l’épisode biblique et thème récurrent de l’art : Suzanne et les vieillards. La question du regard est d’autant mieux posée que des taches de couleurs lui cachent le visage qu’on ne peut donc pas voir. Pas plus que le sexe, qui pourtant n’est lui pas masqué. Toujours ce jeu de cache-cache et de facétie sérieuse avec l’histoire de la peinture qui animent le travail de ce couple d’artistes (nés en 1974) depuis leurs débuts. Ceux qui se sont rencontrés à l’École des beaux-arts de Dijon et qui font ici leur deuxième exposition dans cette galerie, après celle de 2010 et l’obtention en 2009 du prix de la Fondation d’entreprise Ricard, citent en cœur la célèbre phrase de Maurice Denis : « Avant d’être une femme nue, un cheval de bataille ou quoi que ce soit d’autre, un tableau est d’abord une surface recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées. »

Partition à quatre mains
Comment opérent-ils d’ailleurs, à quatre mains ? « On se divise le travail », précise Wilfried Mille. Et les réponses aussi, puisque Ida Tursic enchaîne : « Il arrive que l’on ne soit pas d’accord. Mais on discute beaucoup et on trouve un terrain d’entente. » En témoigne, dans une autre salle, cet ensemble de trente-neuf petits tableautins qui évoquent les portraits de ceux qui les ont marqués. Leur panthéon en quelque sorte. On y voit aussi bien Picasso avec de grosses mains roses que William S. Burroughs en rose également mais avec carabine. Se côtoient Jeff Koons quand il était jeune et jaune « parce que le fond de la photo était de cette couleur », indique Ida, la Cicciolina accroupie en train de faire pipi, Ingres faisant la tronche (comme toujours), Michel Houellebecq et Iggy Pop attablés autour d’une nappe vichy dans un décor vieillot, Elizabeth Taylor in a landscape painting nature’s beauty and the caress of the smirking sun over the mountains – un titre à rallonge qui est aussi celui de l’exposition dans son ensemble – tous peints sur bois. Même Mondrian sur une petite planche à découper. De la même manière que Céline et Julie vont en bateau chez Jacques Rivette, Ida et Wilfried vont en peinture. Avec jubilation, déambulation, défiance, elle est pour eux à la fois une pratique buissonnière, ludique et une chose mentale, sérieuse qui s’invente à chaque coup de pinceau, dessine des jeux de pistes et nous invite à relier les indices semés comme des cailloux.

Leurs prix, eux aussi, se baladent de 6 400 euros pour le plus petit tableau (20 x 20 cm) à 50 000 euros pour le plus grand (2,50 x 4 m). Une certaine somme, mais Ida Tursic & Wilfried Mille ne sont plus vraiment de tout jeunes artistes et leur marché, qui s’est déjà bien construit au niveau européen, commence à toucher de belles collections américaines. Et puis ils sont, dans leur génération, les symboles d’une fraîcheur et d’un renouveau de la peinture.

IDA TURSIC %26 WILFRIED MILLE

Nombre d’œuvres : 48
Prix : entre 6 400 et 50 000 €

IDA TURSIC & WILFRIED MILLE

jusqu’au 30 juillet, Galerie Almine Rech, 64 rue de Turenne, 75003 Paris, tél. 01 45 83 71 90, www.alminerech.com, mardi-samedi 11h-19h.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°460 du 24 juin 2016, avec le titre suivant : Les réminiscences d’Ida Tursic & Wilfried Mille

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