Jeudi 13 décembre 2018

Le médium du XXIe siècle ?

Le marché de la photographie plasticienne s’est envolé

Par Éric Tariant · Le Journal des Arts

Le 5 janvier 2001 - 873 mots

Depuis quelques années, la photographie dite plasticienne, déjà très présente en galerie, a envahi les ventes d’art contemporain outre-Atlantique. Les tirages géants en cibachrome jouant sur le registre de la banalité ou de la dérision sont de plus en plus prisés des collectionneurs. Les records succèdent aux records et les prix ne cessent de progresser. Les stars internationales comme Cindy Sherman, Thomas Struth ou Richard Prince, dont les tirages se vendent souvent plusieurs centaines de milliers de francs, tirent le marché vers le haut.

PARIS - Cette année, ils sont quatre à avoir atteint ou tutoyé la barre des 270 000 dollars (environ 1,9 million de francs) : Thomas Struth (Pantheon, Rome, 270 000 dollars), Cindy Sherman (Untitled, 269 750 dollars), Richard Prince (Cow boy, 269 000 dollars) et Jeff Wall (The Well, 250 000 dollars). La photographie plasticienne a le vent en poupe. Les tirages envahissent les salles de ventes à New York et Londres. Christie’s en présentait près de 75 dans sa vente du 16 novembre à New York contre quelques-unes il y a deux ou trois ans.

La cote des artistes qui figurent dans le hit-parade des ventes publiques a connu une rapide progression. Les images de la série “Film stills”, réalisées à la fin des années soixante-dix par Cindy Sherman, se négociaient autour de 1 000 dollars pièce en 1985. Certaines d’entre elles partent aujourd’hui parfois à plus de 200 000 dollars comme ce tirage de petit format (40 x 50 cm, tiré à trois exemplaires) représentant une auto-stoppeuse au bord d’une route (Christie’s New York, mai 1999). Des images de cette même série peuvent cependant encore être acquises à partir de 40 000 dollars (Femme se baignant revêtant un masque de plongée, 20 x 25 cm, tirage à 10 exemplaires, Sotheby’s New York, novembre 2000). La progression est tout aussi spectaculaire pour les photographes de l’école allemande dite de la Nouvelle Objectivité, émules de Bernd et Hilla Becher, que sont Thomas Struth, Andreas Gursky et Thomas Ruff. Leurs images froides, neutres, sans artifice, jouant sur les grands formats et le procédé du cibachrome, ne cessent de s’apprécier. Les vues du Musée d’Orsay de Struth dépassaient rarement les 6 000 dollars il y a cinq ans. Elles partent aujourd’hui entre 45 000 et 130 000 dollars (Musée d’Orsay II, Christie’s New York, novembre 2000, 224 x 183 cm, tirage à dix exemplaires). Les images de Nan Goldin, véritable carnet intime en couleurs, sont, elles aussi, très prisées. Vendues environ 4 000 dollars il y a un an, elles s’envolent aujourd’hui fréquemment à plus de 20 000 dollars bien qu’elles aient toutes été tirées à 25 exemplaires. Les photographies de Vanessa Beecroft, montrant des mannequins en tenue sexy, ont, quant à elles, bondi de 1 500 à la tranche des 10-15 000 dollars en moins d’un an.

Des prix en forte hausse
L’engouement pour ce type de photographies s’explique en partie par la primauté du visuel dans une société où le citoyen-consommateur est assailli de spots, d’images télévisées et de campagnes d’affiches. “La photographie correspond bien à un mode de vie où les gens passent de leur écran d’ordinateur à leur écran de télévision, explique Philippe Ségalot, responsable international du département art contemporain de Christie’s. Ce succès tient aussi à la qualité des tirages, rendue possible par la révolution technologique qu’a connue ce médium. On peut aujourd’hui produire des images de 4 mètres sur 3 d’une définition fantastique.” Pour le galeriste Kamel Mennour, “ces grandes photographies-tableaux constituent la peinture du XXIe siècle vers laquelle se replient des collectionneurs désabusés par ‘la mort’ de ce médium”.

Le marché français, moins tonitruant que son homologue américain, est lui aussi en pleine croissance à tel point que les galeristes sont amenés à changer leurs prix plusieurs fois par an. Les grands tirages de Beat Streuli (137 x 201 cm) vendus 25 000 francs par Anne de Villepoix en 1992 s’échangent maintenant contre 61 000 francs. Ceux de Jean-Marc Bustamante (110 x 130 cm) représentant des paysages semi-urbains de la banlieue de Barcelone, cédés contre 50 000 francs en 1996 chez Gilles Peyroulet, sont aujourd’hui proposés à 100 000 francs.  Bien représentées en galeries, ces images sont encore rares en vente publique. Pierre Cornette de Saint-Cyr, qui en proposait une cinquantaine aux enchères dans sa vente d’art actuel du 28 octobre dernier, en a adjugé moins de la moitié. Certaines ont pourtant atteint des prix importants comme un diptyque d’Andres Serrano, Saint Michaelis blood, tiré à dix exemplaires, 182 000 francs – à peine moins que le prix réalisé à New York chez Sotheby’s en novembre, soit 26 625 dollars –, ou cette photographie de 1992 de Nan Goldin, As Madonna in the dressing room, Bangkok, (68 x 105 cm, tirage à 25 exemplaires) enlevée à 60 000 francs. La croissance pourra-t-elle se poursuivre à ce rythme ? “Pour les œuvres phares des photographes plasticiens les plus reconnus, les prix vont continuer à monter”, pense Philippe Ségalot. Pierre Huber, directeur de la galerie Art & Public, confiait au Monde en novembre 1999 qu’il ne serait pas surpris que les photographies de Cindy Sherman atteignent un jour les 500 000 dollars. D’autres, comme Anne de Villepoix, craignent qu’une telle frénésie n’aboutisse à un crash du marché.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°118 du 5 janvier 2001, avec le titre suivant : Le médium du XXIe siècle ?

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