Samedi 15 décembre 2018

Biennale des Antiquaires

Le mariage du XVIIIe et de l’Art Déco

L'ŒIL

Le 1 septembre 2000 - 1330 mots

Le mariage du XVIIIe et de l’Art Déco
On l’avait crue sur le déclin et pourtant elle tourne. À la veille de la XXe Biennale, l’antiquaire Dominique Chevalier ne manie pas la langue de bois : « C’est vrai, dit-il, nous avons eu des moments difficiles. Il y a eu l’abandon du Grand Palais pour le Carrousel du Louvre, le passage d’un lieu ouvert à un espace confiné, de la lumière à la nuit en somme. Il y a eu aussi la crise du marché de l’art. Et puis la Foire de Maastricht s’est révélée un redoutable concurrent. À juste titre d’ailleurs car la petite cité néerlandaise s’est classée d’emblée au plus haut niveau tant sur le plan de la qualité des objets que pour le renom des exposants et des visiteurs. C’est alors que plusieurs confrères nous ont lâché et, dans la foulée, ont annoncé sans ambages la fin de la Biennale. » Chronique d’une mort annoncée qui n’a pas eu lieu. Cette désaffection de quelques-uns a eu un effet positif. Elle a permis d’élargir les disciplines et d’accueillir de jeunes marchands. « Ces nouveaux arrivants ont un potentiel énorme, explique l’antiquaire Jacques Perrin, et ils vont sortir de l’ombre. » C’est un fait, la manifestation est un révélateur de talents. Certains grands seigneurs de l’art ont débuté aux Puces ou brocanteurs en province et s’ils ont aujourd’hui pignon sur rue à Paris et à New York, c’est à la Biennale qu’ils le doivent.
La Biennale, temple du grand XVIIIe ? Ce n’est plus vrai. Rapidement investie par l’Art Déco, elle a vu arriver au fil des ans Dutko, Vallois, l’Arc en Seine... Après une éclipse lors du transfert au Carrousel, la spécialité revient en force cette année. Aujourd’hui, c’est une évidence, les grands objets des années 20 sont appréciés à l’égal de l’art classique. Et à mesure que la marchandise se raréfie, on voit arriver les « antiquités » des années 40 et 50 : Gastou et Watelet en chefs de file. Autres secteurs en flèche : l’Extrême-Orient et l’art primitif avec Deydier, Barrère, Croès, Zen, Mermoz, Montbrison, certains n’étaient pas là en 1998. Au chapitre « tableaux anciens », quelques gros calibres venus de l’étranger font leur apparition tel Konrad Bernheimer de Munich, un pilier de la foire de Maastricht. Élargissement aussi du secteur peinture moderne. Les marchands parisiens, fidèles au poste, seront épaulés par John Mitchell de Londres et Berry-Hill de New York. Ils sont au total 22 nouveaux participants ou revenants à tenter cette année l’aventure. De la céramique à la bibliophilie, de la numismatique à l’argenterie, les disciplines classiques sont au rendez-vous et même celles qui ne le sont pas tels le ferro battuto de Maroun Salloum (L’Œil n°513) ou les papiers peints anciens de Carole Thibaut-Pommerantz. La première édition du XXIe siècle sera-t-elle un grand cru ? Sans doute. Outre l’écrin exceptionnel que lui offrent Paris et le Louvre, la Biennale se déroule dans un contexte particulièrement favorable : tous les indicateurs sont au vert. L’économie est flamboyante. « Le mental des grands collectionneurs est bon, assure Jacques Perrin. C’est important car, même s’ils ont de l’argent, ils demeurent attentistes en cas de conjoncture médiocre. » Qui sont ces acheteurs ? Surtout des Américains du nord. Les Français ? Malheureusement trop peu nombreux, seuls sont présents ceux qui ont une dimension internationale. « Chez nous, les classes supérieures ont été laminées par la fiscalité », fait remarquer Jacques Perrin. Et le problème majeur n’est pas tant de vendre que de trouver la pièce rare, celle qui va provoquer l’événement. Pour Christian Boutonnet, de l’Arc en Seine, c’est la quadrature du cercle. « L’Art Déco, dit-il, c’est 20 ans de production et un nombre restreint d’objets, il n’y a pas de stock. Pour la Biennale, je recherche la qualité muséale, de la marchandise top et vierge. » En clair, le chef-d’œuvre caché que personne n’a vu. Il met en réserve depuis des mois. « On immobilise beaucoup d’argent et on ne prévient pas nos meilleurs clients, une démarche difficile. » Dominique Chevalier, spécialiste de la tapisserie, la question se pose mais n’est pas insoluble. « C’est vrai, dit-il, le patrimoine artistique quitte l’Hexagone, souvent pour les États-Unis mais il en revient quelquefois. On est, là-bas, dans une culture différente et les collections se font et se défont au gré des goûts et des humeurs. » Même son de cloche chez Jacques Perrin. « Trouver l’objet est une chose, le garder en est une autre car lorsque l’on fait une découverte et que l’on a une opportunité à la vente, ne pas donner suite est frustrant. » Récemment, il a refusé de céder à l’un de ses confrères un meuble de très haut niveau qu’il venait d’acquérir. Passons d’abord chez Chevalier qui expose un très rare ensemble de deux panneaux de tapisserie de Bâle ou Strasbourg. Présentant des scènes de la vie de la Vierge, ils proviennent d’une grande collection privée allemande. Chez Perrin, un bureau de boudoir en acajou, dans le goût de Marie-Antoinette, estampillé F. Bury. L’antiquaire n’en fait pas mystère. Il l’a trouvé dans une vente de Christie’s à Palma de Majorque l’an dernier. Montant de l’adjudication un peu plus de 1 MF. Chez Gismondi, nous voici à Versailles avec une table console réalisée vers 1768. Elle a appartenu à Louis XV avant d’orner l’antichambre de Marie-Antoinette au Petit Trianon. Chez Deydier, nous abordons la Chine du premier siècle, chez les Han. Un cheval tire son chariot, le palefrenier à ses côtés. L’objet, de grande taille (120 x 170 cm) est pratiquement unique, un seul autre exemplaire figure dans un musée chinois. Blondeel-Deroyan dévoile des pièces qui n’ont pas été vues depuis plus de 30 ans telle cette spectaculaire tenture de Beauvais de la fin du XVIIe qui faisait partie de la collection Paul Morand. Chez Aaron, des appliques « aux serpents entrelacés », un modèle sans doute inédit dans l’histoire du bronze français du XVIIIe. De qui sont-elles ? Peut-être de François Rémond, fournisseur de la famille royale. À l’Arc en Seine, deux sculptures d’Alberto Giacometti : une lampe en bronze et un vase en plâtre à tête d’oiseau dont seuls trois exemplaires sont connus, l‘un étant désormais au Centre Pompidou. Il a été réalisé pour Elsa Schiaparelli en 1930-33. « Je n’aurais jamais pensé avoir un jour ces objets », s’enthousiasme Christian Boutonnet. À voir chez Dutko, une boiserie cubiste en laque arrachée grise, argent et or, Les Palmiers. Ces panneaux, 27 au total, commande particulière, ont orné le fumoir d’un appartement parisien vers 1930. Les grands tableaux anciens sont tous dans les musées, dit-on. Faux. Témoin cette Nativité du Maître de l’Épiphanie de Fiesole exposée chez Sarti. Seuls 21 tableaux de ce peintre anonyme du XVe, qui travailla sans doute à Florence avec Ghirlandaio, sont aujourd’hui répertoriés. Autre merveille cette Vénus endormie de Deshays, gendre de Boucher, chez Bernheimer. Pour les dessins anciens, rendez-vous chez de Bayser. Y figure une sanguine de Pater, préparatoire  pour une peinture conservée à Buckingham Palace. La peinture moderne ne le cède en rien avec L’Enlèvement d’Hélène de Gustave Moreau chez Brame & Lorenceau et un Bord de Mer, de Rouault chez Bellier. Au hasard de la promenade, on s’arrêtera encore chez Watelet pour un secrétaire en laque rouge et bronzes dorés de Jacques Quinet, chez Gastou pour une console d’André Arbus, chez Philippe Denys pour des vases de Copenhague de 1920, chez Brimo de Laroussilhe pour une Vierge d’Annonciation de Limoges du XIIIe, à la Galerie Mermoz pour une terre cuite Tlatilco du Mexique... La surprise devrait venir du stand des Vallois. Il pourrait bien s’agir de meubles de Legrain du niveaux de ceux de la collection Thomas Amann ou Robin Symes. Sotheby’s et Christie’s aidant, Paris est en train de devenir le pôle artistique de l’Europe et la Biennale un événement culturel majeur, musée éphémère où les objets sont mis en situation avec ce goût très français du luxe et de l’élégance.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°519 du 1 septembre 2000, avec le titre suivant : Le mariage du XVIIIe et de l’Art Déco

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