Le dessin sanctifié

Par Roxana Azimi · L'ŒIL

Le 29 octobre 2007

Le mois de mars est incontestablement celui des belles feuilles. Des galeries regroupées au Salon du dessin aux maisons de ventes, tous les acteurs du marché
se mettent au diapason pour séduire les amateurs.

Le marché du dessin se targue souvent d’un beau fixe quasi constant. Ancien parent pauvre
de la peinture, le dessin a gagné ses galons dans les années 1980. Pourtant à l’exception de la déferlante Chatworth (1984, Christie’s), aucune collection phénoménale n’a défrayé la chronique. La collection de dessins italiens du XVIe siècle du milliardaire Juan de Beistegui que Sotheby’s devait disperser à partir de janvier sur plusieurs vacations pourrait tomber dans l’escarcelle du Louvre. Le dessin n’échappe pas au phénomène de raréfaction qui affecte tous les pans du marché. « Les écarts de prix sont incroyables » estime Antoine Cahen de la galerie Terrades, reconnaissant d’ailleurs que la plupart des ventes ne comptent que deux ou trois dessins vraiment désirables.
D’après François Borne de la galerie Artemis, seule une quarantaine de feuilles importantes passent chaque année en vente. Dans ce contexte étriqué, pour acheter deux ou trois pièces, les marchands
doivent en pister dix.
Entre 1999 et 2001, le marché était égayé par l’apparition de dessins d’exception. En juillet 2001,
un minuscule Cheval et Cavalier, dessiné à la pointe d’argent par Léonard de Vinci est couronné d’une adjudication de 7,4 millions de livres (11,8 millions d’euros) chez Christie’s, égalisant le record du Christ debout de Michel-Ange en juillet 2000. Des dessins rarissimes qui restent la chasse gardée des grands marchands et de leurs principaux clients, les musées américains. Quelques grands noms de l’école du Nord déchaînent aussi des passions. En janvier 2000 chez Christie’s deux adjudications consécutives viennent couronner Rembrandt. Une Vue de remparts s’octroie 2,3 millions de dollars, tandis qu’un autre paysage s’arroge le record de 3,4 millions de dollars. En janvier 2002, une très belle vue estimée entre 1,8 et 2,4 millions de dollars ne trouve pas preneur.
Elle appartenait à Alfred Taubman, ancien P.-D.G. de Sotheby’s qui, affaire de collusion oblige, n’était plus en odeur de sainteté. Malgré les réserves du public, le dessin s’est négocié une heure après la vente pour 1,5 million de dollars.
Derrière ces quelques figures olympiennes, la Renaissance tardive fait aussi florès. En janvier dernier chez Christie’s, une étude de Christ pour un tableau de Sebastiano del Piombo obtient le record de
164 300 dollars. Le type même de dessin qu’on pourrait retrouver au Salon du dessin. Les maniéristes italiens et flamands comptent parmi les plus recherchés. Une Étude du Christ pour une Pietà du maniériste toscan Angelo Bronzino grimpe à 1,6 million d’euros chez Piasa en novembre 2000. Un Saint Marc du Florentin Francesco Salviati flambe à plus d’un million d’euros en avril 2001 chez Tajan. Il est vrai que seule une trentaine de feuillets de cet artiste est répertoriée à ce jour. Aux côtés des Italiens, les maniéristes flamands, comme Hendrick Goltzius, recueillent un net intérêt.
Si ses œuvres se négocient généralement autour de 10 000 euros, une pointe spectaculaire a été enregistrée en janvier 2000 pour un portrait dessiné à la plume adjugé 440 000 dollars chez Sotheby’s.
Quelques artistes français sont aussi sanctifiés. Les paysages de Fragonard traités au lavis sont particulièrement recherchés. En janvier 1999, un petit Parc s’est adjugé à 74 000 dollars au profit
des galeristes Brady et Williams. Toutefois, si la plupart des collectionneurs affectionnent
des dessins identifiables, d’autres s’attachent à des compositions plus originales. Chez Christie’s France, le Nain Bajocco de Fragonard s’est vendu 120 000 euros en mars 2002. Les grisettes de Boucher séduisent immanquablement. Là encore les dessins moins courants sont davantage prisés.

Quatuor du XVIIIe
En 2001 chez Christie’s, une tête de femme de trois quarts dos, nimbée d’une mystérieuse coquetterie à la Watteau, s’est vendue 281 000 dollars. Comparativement, une tête de profil, sujet amène mais plus courant, se contente de 57 360 livres chez Christie’s en juillet dernier. À l’exception du quatuor Watteau-Fragonard-Boucher-Greuze, le XVIIIe français reste en retrait et une cohorte d’artistes est sous-estimée. C’est le cas de Jean-Baptiste Marie-Pierre, adoubé en son temps premier peintre du roi. Ses prix se situent entre 4 500 et 15 000 euros. Une tête de femme a obtenu 92 000 francs chez Tajan en 2001, après avoir été ravalée à 20 000 livres chez Christie’s en 1998. Les prix de Jean-Baptiste Lagrenée dit le Jeune sont aussi en souffrance. La galerie Terrades propose au Salon du dessin une grande Sainte Famille adorée par les anges. Un beau dessin à rapprocher d’une huile sur toile adjugée 14 000 euros en juin 2002 chez Beaussant-Lefèvre. Dans la même société de ventes, en juin 2003, un dessin présentant au recto une figure de Chronos et au verso une étude assez vilaine de trois femmes a été préemptée par le Louvre pour 14 000 euros. La cote de Carle Van Loo est tout aussi mitigée. En mars 2000, un dessin exceptionnel représentant Persée délivrant Andromède pulvérise son estimation jusqu’à 770 000 francs chez Piasa. En revanche un Portrait de femme assise tricotant se contente de 48 000 euros, achat d’Artemis en 2002. Le peintre Gabriel de Saint-Aubin est à l’honneur dans les prochaines ventes de Christie’s et Piasa. Chez la première,
on découvre une Promenade des boulevards (estimation : 23 000/30 000 euros). Piasa exploite plutôt son registre « peintre d’histoire » avec deux aquarelles gouachées représentant Le Triomphe de Pompée dans Rome à l'imitation de Paul-Émile (80 000 euros) et La bataille d’Ecnome gagnée sur mer par les Romains (60 000 euros).
Parfois enchaînés aux signatures prestigieuses, les collectionneurs n’en sont pas moins sélectifs. En témoignent des taux d’invendus entre 20 et 30 % dans la plupart des ventes publiques. Les achats sont gouvernés par deux préceptes irréductibles : l’état de conservation et la qualité du trait. « C’est l’estimation qui dicte les prix », rajoute Nicolas Schwed, expert chez Christie’s. Sans oublier l’image forte. « Les collectionneurs comme les marchands ont de moins en moins envie de dessins de connaisseurs qui ne procurent pas de plaisir immédiat. J’aime les dessins qui me frappent. La valeur documentaire, le nom de l’artiste, le pedigree viennent après. Si le dessin me laisse froid, je suis incapable de l’acheter », reconnaît le marchand londonien Jean-Luc Baroni.
La collection Philip Pouncey, dispersée chez Sotheby’s en janvier 2003, proposait une palette d’artistes méconnus. Mais son choix rigoriste et, avouons-le ennuyeux, n’a pas séduit. De même, dans la collection du marquis de Calvière en décembre dernier chez Christie’s, les prix ont été en dents de scie malgré dix records. Le Martyre de saint André de Domenico Zampieri s’est adjugé à 178 250 euros, au-dessus de son estimation haute.
Les dessins de cet artiste sont excessivement rares sur le marché, le fond quasi complet étant conservé au château de Windsor. De même une Allégorie de la peinture en guenilles de Salvator Rosa a bondi jusqu’à 371 250 euros, un prix record, mais compréhensible pour un sujet étonnant. En revanche un portrait féminin très mièvre et trop chèrement estimé du même Rosa est resté invendu. Les deux dessins prêtés à Rubens ne se sont pas vendus faute du certificat de la spécialiste Anne-Marie Logan.
Il était d’ailleurs très audacieux dela part de Christie’s de maintenir son assertion sans le blanc-seing de cette spécialiste reconnue. Même si les amateurs s’accommodent parfois de simples attributions,
ils n’en exigent pas moins un minimum de garanties. Ce qui n’interdit pas de temps en temps des adjudications déroutantes.
Le 21 janvier dernier chez Sotheby’s, dans un catalogue qui comptait peu d’œuvres alléchantes, un collectionneur a été suffisamment émoustillé par un paysage attribué au « maître des petits paysages », un suiveur de Pieter Bruegel l’Ancien pour débourser 489 600 dollars sur une adjudication de 6 000/8 000 dollars. Les deux enchérisseurs qui ont bataillé ferme pour décrocher ce dessin avaient-ils la conviction qu’il s’agissait d’un authentique Bruegel ? « Il n’y a pas d’explication logique, d’autant plus que les spécialistes et les marchands ne voyaient pas plus que nous une attribution à Bruegel », confie Nicolas Joly, expert de Sotheby’s.
Le cœur a parfois ses (dé)raisons que la raison ignore...

Ventes publiques - 17 mars, Tajan, tél. 01 53 30 30 30. - 18 mars, Christie’s Paris, tél. 01 40 76 83 58. - 17 mars : Thierry de Maigret, tél. 01 44 83 95 20. - 19 mars : Piasa, tél. 01 53 34 10 10.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°556 du 1 mars 2004, avec le titre suivant : Le dessin sanctifié

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