Mardi 11 décembre 2018

L’Afrique des Baoulés, Dogons et Punus démasquée

Épargné par la spéculation, le marché des masques connaît une croissance régulière depuis trois ou quatre ans

Le Journal des Arts

Le 8 juin 2001 - 1213 mots

La collection Hubert Goldet qui sera mise en vente les 30 juin et 1er juillet à Paris comprend quelques beaux masques africains de Côte d’Ivoire, du Nigeria et du Zaïre notamment. L’un des plus saisissants est un masque kpan Baoulé, représentant un visage les yeux mi-clos, la bouche petite, les dents effilées (1 million de francs). L’occasion de faire plus ample connaissance avec ce marché qui a connu une croissance régulière, à l’écart de tout mouvement spéculatif.

PARIS - Les masques africains sont entrés dans l’art occidental lorsque Picasso en prêta les traits anguleux aux Demoiselles d’Avignon, vers 1907-1908. Au même moment, les masques commençaient déjà à disparaître de l’Afrique. Chassés d’abord par le christianisme et l’Islam (ce fut le cas notamment au Mali), plus récemment par le marxisme et un modernisme iconoclaste, ils avaient joué, depuis des millénaires, un rôle primordial dans la vie spirituelle et communautaire des quelque 200 000 ethnies qui peuplaient le continent. Avant l’ère coloniale, chaque tribu d’Afrique – à l’exception de quelques peuplades nomades et guerrières, comme les Zoulous – avait ses propres styles de masque. Arborés par des danseurs, ils étaient portés sur la tête, le front, ou encore devant le visage, lors des grandes cérémonies et rituels animistes. Ils permettaient d’invoquer les esprits des morts, qui venaient en aide à la communauté entière. Le port du masque était un privilège exclusivement masculin à l’exception d’une seule et petite tribu, les Mendé de l’actuelle Sierra Leone. “Les masques rituels avaient un aspect sacré. Chargés d’une âme et d’un pouvoir, ils étaient vénérés, idolâtrés et craints”, explique Philippe Ratton de la galerie parisienne Ratton-Hourdé.

Il était souvent détruit après utilisation
La fabrication du masque nécessitait aussi un rituel élaboré. L’arbre choisi devait être béni et sacralisé par le sorcier avant d’être abattu. Une fois sculpté, le masque devait passer par un certain nombre de cérémonies pour devenir “opérationnel”. Après utilisation, il était souvent détruit ou alors conservé avec le soin le plus religieux. “Ce sera bientôt aux pays comme la France de prêter ou de donner des œuvres aux musées africains qui vont voir le jour. Il ne reste quasiment rien sur place”, affirme Hélène Leloup, marchand d’art africain depuis 1957 et gérante, depuis 1966, avec son mari Philippe, d’une galerie quai Malaquais à Paris. “Les nouveaux collectionneurs manquent de repères, ils ne comprennent pas qu’il existe une telle diversité des prix”, explique-t-elle. C’est vrai que l’on trouve des masques à 10 000 francs. Mais pour obtenir une bonne pièce, il faut compter entre 30 000 et 40 000 francs. Sinon, vous tombez dans le décoratif.” Parmi les pièces de qualité, les plus abordables figurent les masques du Nigeria et ceux du Burkina Faso. Passés de mode, ils sont accessibles entre 30 000 et 60 000 francs.

Punu, Baoulé et Fang en tête
Les prix des masques varient énormément en fonction de la tribu qui les a réalisés et de leur plus ou moins grande rareté, de leur qualité esthétique et de leur provenance. “Les Dan, par exemple, produisaient beaucoup de masques, dont les prix s’échelonnent de mille à cent mille dollars, commente Jean Fritts, directrice du département d’art africain et océanien de Sotheby’s à New York. Les plus chers sont les plus anciens, ceux qui ont été souvent portés, et sont les plus finement sculptés.” Peu nombreux sur le marché et souvent d’une grande finesse d’exécution, les masques Baoulé sont particulièrement recherchés et donc chers. D’une insigne rareté, un masque de la tribu Grebo du Liberia, presque abstrait dans sa conception, a été adjugé 250 000 dollars (soit 1,8 million de francs environ) chez Sotheby’s New York l’année dernière. “On aurait dit un visage de Picasso, explique Jean Fritts. Cette pièce attirait non seulement des spécialistes d’art africain mais également des collectionneurs d’art moderne.” Les très beaux masques Punu comme celui qui a été vendu au mois de juin 2000 à Drouot par François de Ricqlès (1 million de francs) obtiennent aussi des prix élevés. Comme bien d’autres secteurs du marché, l’art africain connaît une nette reprise depuis 1998 et les prix montent progressivement. “Nos acheteurs sont des connaisseurs, des passionnés. Pas des spéculateurs”, souligne Jean Fritts. Les pièces les plus recherchées et les plus chères sont celles de l’ethnie Fang, dont certaines avoisinent les deux millions de francs. Encore plus rares, cependant, sont ceux des Batsham du Cameroun. Moins d’une dizaine ont été répertoriés dans le monde. Exposé à la galerie Leloup, un grand masque XIXe siècle du Cameroun, représentant un chef, imposant par sa taille, les traits à peine stylisés, arborant des touffes de cheveux humains (ceux, sans doute, du défunt), permettait l’invocation de l’esprit de l’ancêtre : parmi ses nombreux rôles, le masque africain servait de passerelle entre les mondes des vivants et des morts, dont on sollicitait sans cesse les interventions bienveillantes. Il est proposé à 160 000 francs en raison de sa rareté, de son ancienneté et de sa qualité esthétique. Un autre – un élégant masque Mama du Nigeria, d’une forme presque abstraite, où figurent deux longues cornes de bœuf (sacré, le bœuf était également symbole de puissance chez les Mama) et une petite tête humaine – est proposé à 88 000 francs. Le masque pouvait représenter un être humain, un animal de la brousse (mais jamais un animal domestique comme le chien ou le chat), soit encore un mélange des deux. À chaque animal correspondait une vertu. Ainsi, l’éléphant représentait la force, l’hyène la ruse tandis que l’antilope incarnait la grâce.

Le masque africain comprend une multitude de styles artistiques. Celui des peuples de l’actuel Nigeria tend vers une grande abstraction, tandis que les masques du Gabon ont un aspect qui apparaît à nos yeux d’Occidentaux plus “cubiste”. Au Zaïre, en contraste avec le style relativement naturaliste des masques camerounais, les sculpteurs favorisaient une approche qui n’est pas sans rappeler le Surréalisme européen. “Le premier critère de sélection à prendre en compte par le collectionneur doit être l’authenticité, met en garde Philippe Ratton. Il y a une grande production contemporaine en Afrique, destinée à l’industrie du tourisme, et comme le bois vieillit vite là-bas, il est facile de faire croire qu’un objet est ancien.” Viennent ensuite la qualité esthétique et le “pedigree” du masque qui contribueront à faire grimper les enchères.

Guide pratique

- Acheter en galerie
l Galerie Alain de Monbrison, 2 rue des Beaux-Arts, 75006 Paris Tél. : 01 46 34 05 20 l Galerie Ratton-Hourdé, 10 rue des Beaux-Arts, 75006 Paris Tél. : 01 46 33 32 02 l Galerie Leloup, 9 quai Malaquais, 75006 Paris, Tél. : 01 42 60 75 91 l Galerie Jean-Jacques Dutko, 13 rue Bonaparte, 75006 Paris Tél. : 01 43 26 96 13

- Voir :
l “Masterhands. À la découverte des sculpteurs d’Afrique�?, jusqu’au 24 juin, Espace culturel BBL, 6 place Royale, Bruxelles, tél. 32 02 547 24 84, tlj. 10h-18h, mercredi 21h.
l Musée Dapper, 50 avenue Victor-Hugo, 75116 Paris
Tél. : 01 45 00 01 50


- Lire :
l Hélène Leloup, Statuaire Dogon, Strasbourg, éditions Amez, 1995, 635 p., 1 200 F.
l Jacques Kerchache, Jean-Louis Baudrat, Lucien Stéphan, L’Art africain, Paris, éditions Citadelles-Mazenod, 1988, 640 p., 1 250 F.
l Francine N’Diaye (dir.), Geneviève Calame-Griaule, Alain Bilot, Masques du pays Dogon, Paris, éditions Adam Biro, 2001, 300 F.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°129 du 8 juin 2001, avec le titre suivant : L’Afrique des Baoulés, Dogons et Punus démasquée

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