Mercredi 11 décembre 2019

Art contemporain

La constellation Loris Gréaud

Par Henri-François Debailleux · Le Journal des Arts

Le 15 février 2018 - 662 mots

PARIS

Pour sa première exposition à la galerie Max Hetzler, l’artiste ouvre un nouveau chapitre, « Ladi Rogeurs », très cosmique.

Littéralement déchiquetées. Au sens propre du terme, puisque les sept formes en céramique noire (fleurs farfelues, météorites hirsutes, structures organiques ?) que Loris Gréaud a alignées sur autant de coffres cubiques noirs, ont été créées et auto-engendrées par des explosions. Du pain d’argile au pain de plastic, il n’y avait qu’un pas que l’artiste (né en 1979) a dynamité en amalgamant de l’explosif (du C- 4) à son bloc initial de terre de grès d’Irak chamottée, histoire de pétrifier le souffle de la détonation. Study for a Solipsism est l’un des quatre ensembles spécialement réalisés pour cette première exposition de Gréaud chez Max Hetzler (sa précédente exposition en galerie parisienne remonte à 2012 chez Yvon Lambert).

Intitulé Spores, le second groupe d’œuvres est constitué de quatre suspensions complexes, sorte de concrétions rocheuses (elles sont d’ailleurs inspirées de la comète de Halley) réalisées ici en résine noire. Elles paraissent d’autant plus tombées du cosmos qu’au sein de chacune d’elles est installé un corps lumineux, comme une matrice ou un alien, d’où sortent les fréquences et les sons émis par des étoiles mortes. Archétypes de fantômes, auxquels fait écho (à heures régulières) le chant polyphonique d’un maître de « khöömei » (chant mongol).

Au sol, rehaussé pour l’occasion, ont été creusés des trous de forme carrée et rectangulaire remplis de mousse, terre, cailloux, détritus divers directement collectés près de Tallinn (Estonie). Il s’agit cette fois d’une référence explicite à Andréï Tarkovski et son fameux film Stalker, tourné sur ce site, dénommé la « zone », à l’époque (1977) particulièrement toxique car radioactif. Une manière pour Gréaud de rappeler les propriétés magiques et terribles du lieu pour mettre en avant le magnétisme augmenté du réel quand il dialogue avec la fiction. Et vice versa. Sur les murs tout autour, sont accrochées quatre petites aquarelles disposées dans des boîtes, tels des objets : elles évoquent des champs de pavot. Mais avec une particularité : de la poudre d’héroïne est utilisée comme pigments. Hallucination garantie.

La dernière installation, Machine, évoque un arbre ; sur son tronc en métal oxydé sont greffées des branches en résine blanche, en néons et tubes transparents. Le tout clignote et est régulièrement pris dans un halo de fumée. L’œuvre pourrait aussi bien être une introduction qu’un résumé de l’ensemble, tant elle rappelle, selon un principe fractal, la construction de toute l’exposition pensée en arborescence et ramifications, en changements d’échelles, en glissements de l’un au multiple, en constellations. Elle est intitulée « Ladi Rogeurs », anagramme de Loris Gréaud. « Une manière de dire je sans dire “je”, précise-t-il. Comme un oxymore, c’est moi et ce n’est pas moi. Dire “je” de façon détournée. C’est un titre qui me nomme et résiste. »

Si l’exposition paraît très construite, elle se veut aussi, selon ce principe de nébuleuse organisée, une « esquisse », ainsi que la qualifie Gréaud, fidèle à la façon qu’il a toujours eue de travailler. Celle qui le voit mettre en corrélation des propositions initiales qui, telle une arborescence, vont proliférer et se développer dans d’autres cadres et expositions. En sachant que « chaque projet répond à une question esthétique et à une obsession », indique l’artiste.

Après « Cellar Door », né au Palais de Tokyo en 2008 et achevé en 2011, axé sur la construction physique de son atelier comme lieu d’émission des œuvres, puis « The Unplayed Notes » commencé en 2012 et terminé l’été dernier à Murano à Venise, centré sur l’espace entre les œuvres qui fait œuvre à son tour, « Ladi Rogeurs », le troisième chapitre, est ainsi le programme et le prélude à une réflexion sur l’origine et la destination des œuvres.

Entre 27 500 euros pour une aquarelle et 275 000 pour Machine, les prix sont indéniablement élevés. Mais ils concernent un artiste qui depuis une bonne dizaine d’années expose dans des manifestations et lieux prestigieux et qui est entré dans de grandes collections internationales privées comme publiques ainsi que dans d’importantes fondations.

informations

Loris Gréaud, Ladi Rogeurs,
jusqu’au 31 mars, galerie Max Hetzler, 57, rue du Temple, 75004 Paris.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°495 du 16 février 2018, avec le titre suivant : La constellation Loris Gréaud

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