ART CONTEMPORAIN

Giulio Paolini, figure de style

Par Henri-François Debailleux · Le Journal des Arts

Le 11 avril 2019 - 689 mots

Une série d’œuvres récentes et toujours aussi raffinées de cet acteur majeur de l’Arte povera est présentée à la galerie Marian Goodman.
Paris. Dans un court texte intitulé Una rosa amarilla (Une rose jaune), Jorge Luis Borges évoque « l’illustre Giambattista Marino », ce poète italien (1569-1625), appelé aussi le « Cavalier Marin », qui, à la veille de sa mort, a une révélation en voyant une rose jaune qu’une femme lui apporte dans une coupe. C’est l’image de cette rose jaune que Giulio Paolini (né en 1940) a choisie pour le carton d’invitation de son exposition chez Marian Goodman (la précédente, qui était couplée avec une autre à la galerie Yvon Lambert, remontant à… fin 2006 !). C’est encore cette rose que l’on retrouve dans Retroscena (2018-2019), l’un des trois polyptyques muraux, complétés d’une installation, conçus comme un récit autour du même thème : celui de la place d’une œuvre dans l’espace, de la figure de l’artiste, de son rôle et, comme Marino, de la révélation que « le réel ne sera jamais égalé par l’œuvre d’art », nous confie Paolini. « La création n’arrivera jamais au niveau de la réalité. Il faut remettre l’artiste à sa place, il n’a pas tous les pouvoirs. »

Dans Retroscena, l’artiste est d’ailleurs vu de dos, assis sur un fauteuil, la rose discrète à ses pieds, en train de regarder l’arrière d’un tableau. Dans L’arte di non esserci (« L’art de ne pas être là ») [2018-2019], le visage de l’artiste, debout cette fois, est caché derrière ses œuvres, des dessins de carrés, de perspectives qui rappellent que la géométrie et la structuration de l’espace ont toujours constitué l’écriture de Paolini.

Dans Caduta libera (suicida felice)– « Chute libre (suicide heureux) » (2018-2019), l’artiste est représenté deux fois de dos de chaque côté de l’œuvre et la troisième fois à l’envers la tête en bas. On pourrait le prendre pour un équilibriste, un saltimbanque. En réalité il se casse la figure et tombe la tête en avant sur une scène géométrique qui se réfère à la première œuvre que Paolini a faite en 1960, Designo geometrico.

Enfin dans In cielo (« Dans le ciel ») [2018], l’installation centrale, il a presque disparu : ne restent que ses chaussures noires, posées sur une photo de ciel imprimée sur une plaque en acétate perchée en haut d’une colonne transparente en Plexiglas. Comme un point d’orgue. « J’ai réalisé ces œuvres qui se lisent comme d’habitude dans une sorte de discours, de narration cohérente, même si chacune d’entre elles est autonome. J’ai ainsi toujours respecté certaines lignes de travail, mais je ne parle pas de “concept” car ce terme est devenu imprononçable », indique-t-il.
Un artiste historique
Les références tant à l’histoire de l’art qu’à la littérature et à l’écriture se prolongent au sous-sol de la galerie, dans une ambiance totalement différente. À la belle lumière naturelle du rez-de-chaussée, succède une pénombre choisie pour permettre des jeux d’éclairage et de reflet. À l’exemple de ces ailes d’Icare formées d’abord en ombre portée sur le mur avant qu’elle n’apparaissent en vrai et en doré dans les mains de Ganymède (une copie en plâtre d’une sculpture de Cellini) dans l’installation In volo (Icaro e Ganimede)– « En vol (Icare et Ganymède) » (2019). Icare que l’on retrouve au sol et en reproduction photographique pour perpétuer ces principes de télescopage, de mise en abyme, de rébus et d’énigme constitutifs du travail, toujours aussi précis et raffiné, de l’artiste. En témoigne encore Diadema [voir ill.], composé de sept carnets de notes enserrés dans un diadème doré et entourés d’un puzzle de bouts de papiers déchirés et raturés.

Situés entre 50 000 et 250 000 euros environ pour les œuvres, et à partir de 30 000 euros pour les éditions, les prix sont élevés. Et pour cause : même s’il est moins connu, tout du moins en France, que certains autres artistes italiens de sa génération et notamment ceux de l’Arte povera (il a d’ailleurs fait partie de l’exposition fondatrice du mouvement), Giulio Paolini est un artiste historique, à la carrière internationale solide. Intellectuel discret plutôt que roi de la communication, il a participé neuf fois à la Biennale de Venise et à quatre reprises à la Documenta de Cassel.
Giulio Paolini,
jusqu’au 11 mai, galerie Marian Goodman, 79 et 66, rue du Temple, 75003 Paris.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°521 du 12 avril 2019, avec le titre suivant : Giulio Paolini, figure de style

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