Mercredi 19 décembre 2018

Profession antiquaire

Gisèle Croës, James Lally : à l’Est du nouveau

Portraits croisés de deux marchands d’art d’Extrême-Orient

Le Journal des Arts

Le 1 décembre 1994 - 1865 mots

Gisèle Croës est belge, James J.?Lally est américain. Marchands reconnus, tous deux ont contribué à l’engouement pour leur spécialité, l’art d’Extrême-Orient. Bruxelloise d’origine russe, Gisèle Croës a ouvert sa première galerie en 1979. Ces dernières années, ses expositions d’objets d’art ancien chinois, au Salon de Maastricht et à la Biennale des antiquaires de Paris, lui ont valu un succès d’estime doublé d’une réussite commerciale. James J. Lally, originaire de Boston, a commencé sa carrière comme stagiaire chez Sotheby’s à New York en 1970. Promu président de Sotheby’s New York en 1984, il a fondé sa propre société, J. J. Lally & Co. Oriental Art en 1986.

Pourquoi êtes-vous devenu marchand et comment s’explique votre goût pour l’art d’Extrême-Orient ?
Gisèle Croës : Cela s’est fait un peu par hasard, pas consciemment au départ. En 1962, je suis partie comme journaliste à Pékin ; j’ai travaillé pendant deux ans à Radio Pékin, en français. J’ai été fascinée par les hommes, la ville, cette civilisation, cet art. Ensuite, j’ai travaillé dans une maison d’édition à Bruxelles avant de devenir brocanteur.
J’étais une modeste marchande, spécialisée dans la vente des meubles en pin – une mode que j’ai d’ailleurs lancée en Belgique. Un jour, je me suis posée la question de savoir ce que j’aimais le plus au monde : la réponse était l’art Extrême-Orient. Je me suis mise à étudier à fond l’histoire de la Chine et du Japon, et peu à peu j’ai acheté des objets orientaux, surtout des porcelaines de Chine. En décembre 1979, j’ai ouvert ma première galerie. En octobre 1987, j’ai inauguré ma galerie au numéro 54 du boulevard de Waterloo.
James J. Lally : J’ai eu la chance de grandir à Boston où il y a, au Musée d’art moderne, une fantastique collection d’art chinois, puis de faire mes études à l’université d’Harvard qui, de toutes les universités américaines, possède la plus belle collection d’art chinois. Ce sont les extraordinaires sculptures du Musée d’art moderne qui m’ont d’abord attiré, puis les bronzes anciens de la collection Winthrop.
Je n’ai pourtant pas étudié l’art chinois à l’université, parce qu’à l’époque, je le concevais uniquement comme une source de plaisir, et non comme une source éventuelle de revenus. À cette époque, je ne songeais pas à faire carrière dans le marché de l’art. Après avoir terminé mes études d’économie et d’histoire, j’ai voyagé en Europe. J’ai découvert les salles de vente de Londres, et j’ai rencontré des gens fascinants, qui semblaient fort bien gagner leur vie grâce au marché de l’art. En 1969, j’ai obtenu mon premier poste chez Sotheby’s : j’étais stagiaire en comptabilité. Je suis resté quinze ans chez Sotheby’s, et j’y ai reçu la meilleure formation que l’on puisse souhaiter, mais j’ai bien plus appris encore lorsque j’ai ouvert ma propre galerie en 1986. J’ai décidé de devenir marchand d’art afin de me consacrer à l’art chinois, celui que je préfère, mais aussi pour pouvoir organiser des expositions spéciales pour les œuvres que je considère comme les plus belles sur le marché.

Comment le domaine de l’art d’Extrême-Orient a-t-il évolué depuis que vous avez commencé votre carrière ?
Gisèle Croës : Quinze ans de carrière pour une marchande, ce n’est pas beaucoup ! Il y a une nouvelle tendance très nette en faveur des objets importants de la haute époque chinoise. Au début, j’achetais des petites choses, et il y a eu énormément de choses médiocres sur le marché. Mais les collectionneurs se sont beaucoup diversifiés.
De grandes fortunes asiatiques se sont créées à Singapour, à Macao, à Hong Kong, en Indonésie, sur la côte ouest des États-Unis et au Canada. Ces gens se sont tournés vers leurs racines. Il y a une grande demande, et les prix sont élevés. Les Chinois, superstitieux, avaient peur des objets qui provenaient des tombes. Ils le sont moins, maintenant, et ils ont tendance à acheter des bronzes et des objets de fouilles.
Pendant ces quinze dernières années, j’ai vu différentes sortes de collections se dessiner. Dans le domaine du jade, qui a toujours été considéré par les Chinois comme un matériau quasi-magique, de grandes collections se sont formées, que ce soit dans le domaine des objets tardifs et un peu "baroques" des XVIIIe et XIXe siècles, ou de ceux, archaïques, des premières cultures de la Chine.
Il est très rare que les collectionneurs d’art chinois achètent de tout. En général, ils s’orientent vers quelques grandes catégories. D’un côté, vous avez les collectionneurs spécialisés dans la porcelaine, surtout Ming ou Ching, et parfois quelques pièces plus tardives, mais pour ainsi dire jamais de terre cuite. De l’autre, il y a des collectionneurs d’objets archaïques jusqu’au XIe siècle, de grands amateurs de peinture chinoise, ainsi que des collectionneurs de mobilier, qui achètent de temps en temps de la porcelaine.
James J. Lally : Le domaine de l’art d’Extrême-Orient a énormément changé depuis que j’ai débuté, il y a plus de vingt-cinq ans. Il y a davantage de professionnalisme et de concurrence, et le marché est plus international. Tous ces changements ont découlé, dans une très large mesure, d’une irrésistible flambée des prix, qui a touché presque tous les domaines de l’art oriental. Pour l’art chinois, qui est ma spécialité, on a ainsi vu, au cours des vingt dernières années, des milliers d’œuvres de nature très variée surgir de l’obscurité pour atteindre des millions de dollars. Pour Sotheby’s, j’ai dirigé les premières ventes de peinture et calligraphie chinoises de New York.
À l’époque, je me suis heurté à de violentes oppositions à l’intérieur comme à l’extérieur de la compagnie. Il était alors de bon ton de penser que la peinture chinoise soulevait tant de difficultés et s’adressait à un public si restreint qu’il était impossible d’en faire le commerce à une échelle intéressante sans accumuler plus de problèmes que de profits. De nos jours pourtant, de telles ventes sont organisées régulièrement, avec un niveau de qualité qui, tout comme les prix, n’a cessé de progresser.
Le marché actuel me semble surtout différer de celui des années soixante par sa nouvelle portée internationale. Lorsque j’ai débuté, il y avait des marchés bien distincts à Londres, New York et Tokyo, qui obtenaient des résultats différents dans des catégories d’art différentes parce qu’alors, chaque pays était caractérisé par des goûts et des intérêts qui lui étaient propres. Depuis, l’accélération des transports et des communications a changé tout cela ! Ma galerie, par exemple, est à New York, mais 50 % de mes ventes annuelles ainsi que plus de 50 % de mes achats se font hors des États-Unis.

Avez-vous investi dans des domaines bien particuliers ?
Gisèle Croës : Surtout les bronzes, et les bronzes incrustés d’or et d’argent, parce que je les préfère, et parce que j’ai beaucoup d’admiration pour la période des royaumes combattants de 475 à 221 avant notre ère. C’est mon domaine de prédilection. J’adore aussi les bronzes Shang, qui font partie de la première grande culture de la Chine et qui sont plus connus.
James J. Lally : J’ai acheté beaucoup plus d’art chinois que tout autre art oriental, et la raison en est simple : l’art chinois est l’art que je connais et que j’apprécie le plus. Le premier critère qui prévaut lors de l’achat d’un objet est sa qualité artistique : dans quelle mesure peut-on dire que cet objet est une œuvre d’art ? Les qualités esthétiques de l’objet sont, à mes yeux, beaucoup plus importantes que son ancienneté ou sa matière. C’est la sculpture qui m’intéresse le plus, et la matière importe peu : pierre, bois, bronze, laque, céramique. Mon goût pour la sculpture influence mon choix de céramiques et de bronzes. Je m’intéresse plus à la forme qu’à la décoration de surface.
De même, j’ai récemment acquis un grand nombre de pièces de jade archaïques et néolithiques parce que le marché en offre d’excellente qualité. Nous sommes également en train de progresser dans notre connaissance de cette époque, grâce aux fouilles et aux recherches qui s’effectuent en Chine à l’heure actuelle et rendent le sujet de plus en plus passionnant.

Possédez-vous une collection personnelle d’art d’Extrême-Orient ?
Gisèle Croës : Non. J’ai pensé qu’il était intéressant de se tourner vers plusieurs cultures, cela nous ouvre l’œil. J’ai de tout – de l’art africain, de la peinture française, des laques japonaises, des objets de la "haute époque japonaise" –, tout ce qui précède l’influence chinoise, donc avant le début du VIIe siècle de notre ère. Je ne veux pas concurrencer mes clients ; c’est une politesse que de leur offrir ce que j’ai de mieux. Et quand on a quelque chose de sublime, même lorsqu’on le vend, il vous appartient encore un peu, pour toujours.
James J. Lally : Personnellement, je ne suis pas collectionneur d’art oriental, ni d’ailleurs d’aucun art en particulier. Je possède de nombreuses toiles, gravures, dessins, sculptures et autres objets, de provenances et de cultures diverses. J’ai acquis chacun de ces objets pour les qualités qui lui étaient propres, et ils forment un ensemble que je trouve merveilleux et avec lequel je me plais à vivre ; mais cela ne veut pas dire que je possède (ni que je désire posséder) une collection. Les marchands d’art qui sont également collectionneurs sont aussi, souvent, les plus grands concurrents de leurs propres clients.

Les Asiatiques vont-ils, à votre avis, continuer à acheter de plus en plus leur propre art et protéger davantage leur patrimoine ?
Gisèle Croës : Certainement, j’en suis convaincue. Quant à la sauvegarde du patrimoine, il existe une très vieille tradition de gens lettrés, en Chine, qui ont toujours collectionné – la collection est un signe culturel très important. Or, les pouvoirs publics n’ont pas les moyens suffisants pour sauvegarder tout le patrimoine. Des fouilles ont été arrêtées pour cette raison, les responsables ne sachant pas comment gérer tout ce qu’ils trouvaient.
Ceci dit, je crois que le patrimoine chinois sera mieux sauvegardé à l’avenir. La tendance, chez les amateurs d’origine chinoise, de continuer à acquérir de l’art qui rappelle leurs racines va s’accroître. Le marché se renforce tous les jours.
James J. Lally : Je suis persuadé qu’en Extrême-Orient, les gens vont de plus en plus acheter des œuvres d’art de leur pays, mais je ne crois pas que la préservation de leur patrimoine en sera la motivation. Ils le feront simplement pour les mêmes raisons qui ont, de tout temps, poussé les gens, en Europe et en Amérique, à acheter des œuvres d’art : parce que leur niveau de vie s’est amélioré, ils en ont maintenant les moyens.
Au XXIe siècle, avec l’intensification des échanges entre les pays, la notion de sauvegarde du patrimoine culturel de son propre pays ou de sa région contre des "étrangers" ira en s’amenuisant. Le nouveau défi qu’il nous faudra relever, tous ensemble, ce sera de protéger le patrimoine de l’humanité, et de rendre accessibles au plus grand nombre les réalisations majeures de chaque siècle et de chaque groupe culturel, tout en les préservant pour les générations à venir.

Qu’auriez-vous aimé faire, si vous n’étiez pas devenu marchand ?
Gisèle Croës : Du cinéma. Comme metteur en scène. Ou éclairagiste d’opéra.
James J. Lally : Je serais devenu professeur, et j’aurais essayé de faire des films avec une triple ambition : une approche documentaire, artistique et divertissante.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°9 du 1 décembre 1994, avec le titre suivant : Gisèle Croës, James Lally : à l’Est du nouveau

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