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ART CONTEMPORAIN

Gasiorowski et Morley, dans le sens de la marche

Par Henri-François Debailleux · Le Journal des Arts

Le 28 février 2024 - 571 mots

La galerie Loeve&Co met scène la rencontre fructueuse des deux artistes fin 1974, un moment où ils changent radicalement de technique picturale.

Paris. D’un côté un Français, Gérard Gasiorowski (1930-1986), de l’autre un Anglais installé à New York, Malcolm Morley (1931-2018). Leur rencontre, a priori improbable, est loin d’être présente dans toutes les mémoires. Elle a pourtant bien eu lieu au moins une fois, entre novembre et décembre 1974, à l’initiative du critique, historien et écrivain Bernard Lamarche-Vadel qui était alors directeur artistique de la galerie Gérald Piltzer, où se tenait la première exposition de Morley à Paris. C’est ce moment que nous rappelle la galerie Loeve&Co, dont les directeurs aiment se pencher sur des pans mal connus, et aussi brefs furent-ils, de l’histoire de l’art, comme en témoigne cette exposition intitulée « Gérard Gasiorowski & Malcolm Morley - For Bernard with Love (1974) ».

Il s’agit également du titre d’une œuvre, ici accrochée, d’une technique mixte sur papier, que Morley a dédicacée à Gasiorowski après que ce dernier lui a offert l’une des boîtes de la série des « Catastrophes » qu’il réalisait à l’époque. Elle évoquait un accident ferroviaire, matérialisé par un petit train en jouet englué dans de la peinture. Morley évoquera par la suite cette œuvre dans plusieurs tableaux et dessins dont l’un (une mine de plomb sur papier daté de 1974), tel un vrai document, est également présenté à côté d’une autre « boîte » de Gasiorowski.

De l’hyperréalisme à une peinture plus rugueuse

Autour de ces clefs de voûte de l’exposition, la vingtaine d’œuvres rassemblées rappelle un moment charnière pour les deux artistes qui les voit respectivement quitter leur période hyperréaliste qui a fait leur succès, mais qui les fait alors douter, et s’éloigner des images lisses, parfaitement peintes. Deux étonnantes petites toiles de Gasiorowski de la série « Albertine disparue » figurent ainsi un portrait en noir et blanc qui disparaît progressivement dans des gris pâles et se voit rétréci par le cadre blanc de la toile vierge tout autour. Deux ans plus tard, une huile sur papier kraft le Char du même artiste représente le blindé de façon explosive et évoque ses chenilles avec les empreintes de celles, réelles, d’un jouet d’enfant.

Comme deux souris dans un bol de lait qui, en se débattant pour en sortir, transforment le lait en crème et regagnent le bord, Morley et Gasiorowski se dépatouillent avec la peinture, essayent de se dégager de l’impasse picturale dans laquelle ils se sentent enfermés, attaquent leur sujet bille en tête, le premier en froissant, maculant, déchirant l’image, et le second, dans son rôle de déclencheur du processus, en déclarant carrément « La guerre » (titre d’une série) à ce médium. À l’exemple de ce splendide autoportrait On le disait paranoïaque (Autocritique du bouffon) [voir ill.], animé d’une formidable rage et d’une incroyable densité.

Cet acrylique et encre sur papier daté de 1974 affiché au prix de 20 000 euros est l’œuvre la plus chère de l’exposition. Elle a été acquise aux enchères par le galeriste qui déclare : « Pour ce type de projets, nous agissons comme des détectives en essayant de rassembler des pièces à conviction. » Les autres œuvres proviennent de collections privées et notamment de la succession de Bernard Lamarche-Vadel ou de la collection de la galerie. Il y a aussi de plus petits prix – entre 2 800 et 3 000 euros – avec l’étude pour Train Wreck de Morley et des acryliques sur cartes postales de Gasiorowski.

Gérard Gasiorowski & Malcolm Morley – For Bernard, With Love (1974),
jusqu’au 30 mars, Galerie Loeve&Co, 15, rue des Beaux-Arts, 75006 Paris.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°628 du 1 mars 2024, avec le titre suivant : Gasiorowski et Morley, dans le sens de la marche

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