Mercredi 17 octobre 2018

La cote à Paris, Monaco Londres et New York

Fleurs, fruits et oiseaux de papier

Le Journal des Arts

Le 1 septembre 1994 - 1188 mots

Aux confins du livre et de l’estampe, les ouvrages consacrés à la botanique et à l’ornithologie constituent un secteur de la bibliophilie dont le marché jouit d’une imperturbable bonne santé.

L’événement s’est déroulé à Londres, le 30 mars dernier : un exemplaire des Roses de Redouté, trois volumes sur grand papier dans une reliure aux armes de la duchesse de Berry, tomba aux mains de Pierre Bérès, le libraire bien connu, en échange de 260 000 livres. Un instant auparavant, toujours de Redouté et assortis de la même provenance, les huit volumes des Liliacées avaient atteint 210 500 livres. Ces ouvrages appartenaient jusque-là à une bibliothèque réputée, celle de Beriah Botfield, conservée à Longleat, fief des marquis de Bath. Organisée par Christie’s, la dispersion d’une fraction de ce fabuleux ensemble se subdivisait en deux volets bien distincts, les incunables d’une part, les livres illustrés d’autre part. Parmi ceux-ci, maints ouvrages de botanique et d’ornithologie.

Un domaine anglo-saxon
Que cette vente ait eu lieu outre-Manche ne doit pas étonner. En effet, ce secteur de la bibliophilie est l’un des rares à échapper à la France. On sait combien le marché des livres est actif dans notre pays, au point même que Paris apparut longtemps comme "La Mecque" de leur négoce, et si les efforts des sociétés anglo-saxonnes ont porté de sérieuses atteintes à ce quasi-monopole, personne ne songerait à sous-estimer l’importance de la France en ce domaine. L’exception  concerne les livres illustrés, spécialement ceux traitant de fleurs ou d’oiseaux. Peut-être faut-il simplement voir là un écho du goût manifeste de nos voisins d’outre-Manche pour la vie d’extérieur et l’influence qu’y exercent des sociétés savantes telles que la "Royal Society of Horticulture".

Tout ce qui relève de Flore et de Pomone, aussi bien que de la gent ailée, se partage donc pour l’essentiel entre Christie’s et Sotheby’s, les deux sociétés n’abandonnant que quelques bribes à leurs concurrents. Au cours des dernières années, Sotheby’s a ainsi dirigé plusieurs vacations importantes et Chrisitie’s récolté quelques-unes des meilleures enchères. En 1985, les 468 aquarelles sur vélin des Liliacées, huit volumes reliés en maroquin vert au chiffre de l’impératrice Joséphine, étaient adjugées par Sotheby’s au prix énorme de 5 500 000 dollars.

Dix-huit mois plus tard, la société vendit à Londres – pour 55 millions de francs environ – la bibliothèque botanique réunie par le diamantaire anversois Robert De Belder, sans doute la mieux choisie en mains privées. En 1988 à Monaco, et l’année suivante à New York, les ventes Marcel Jeanson et H. Bradley Martin établissaient au plus haut le cours des livres relatifs à l’ornithologie. Christie’s détient cependant d’une courte tête le record absolu en la matière, avec 4 070 000 dollars en 1992 pour les Birds of America par John James Audubon ; un autre exemplaire de ce célèbre ouvrage s’était vendu 3 960 000 dollars en 1989, époque où le marché de l’art se trouvait à son sommet.

Livres ou estampes ?
Mais, ni les livres d’ornithologie ni ceux de botanique ne souffrent d’éventuelles variations du marché. Il s’agit là d’œuvres rares, d’autant plus rares que plusieurs d’entre elles disparaissent régulièrement, criminellement "cassées" pour en négocier les planches séparément. Le livre, ou plutôt ses pages, sort ainsi du domaine de la bibliophilie pour entrer dans celui du dessin ou de l’estampe. Un tel dépeçage – les Liliacées sur vélin évoquées plus haut en auraient été victimes – se révèle malheureusement rentable. En 1987, non sans provoquer quelques remous, Christie’s démembra un des Birds of America et en vendit les planches à l’unité, certaines atteignant 48 000 dollars ; or l’ouvrage ne comporte pas moins de 435 planches et un calcul arithmétique simple donne une idée du bénéfice réalisé.

De même, à propos des Roses de Redouté, une des aquarelles sur vélin de la suite ayant autrefois appartenu à la duchesse de Berry se vendit l’équivalent de 297 000 francs en 1984 chez Christie’s ; à Paris en 1990, cinq aquarelles sur vélin de Redouté se négocièrent entre 125 000 et 200 000 francs chacune (succession Mme Ulmann, Mes Libert, Castor, Ader, Picard, Tajan et Ferri). Constat identique en matière d’ornithologie : Sotheby’s obtint entre 55 500 et 410 700 francs d’une quarantaine de gouaches de Jacques Barraband destinées à l’illustration des ouvrages de Levaillant ; on revit trois d’entre elles chez Christie’s en 1993 où, l’effet de collection ne jouant plus, elles ne se vendirent que de 5 980 à 7 130 livres.

Certains se consolent de tels actes en prenant en considération le fait – au demeurant réel – qu’ils contribuent à valoriser les ouvrages encore intacts... L’estimation du nombre de ces derniers s’avère impossible car, de botanique ou d’ornithologie, ces ouvrages apparaissent aussi vieux que le livre lui-même : la vente des incunables des princes de Furstenberg, chez Sotheby’s le 1er juillet dernier, comprenait ainsi un herbier – adjugé 27 600 livres – publié en 1491. Mais ils connurent une grande évolution au fil des siècles ; en schématisant, la technique des illustrations passe du bois gravé aux gravures sur cuivre (dès le XVIIe en Hollande), puis en couleurs (au XVIIIe en France et en Grande-Bretagne), les lithographies apparaissent au XIXe siècle. Les planches présentent souvent des rehauts effectués à la main, lesquels doivent être contemporains de l’édition, avec une tolérance de quelques années ; tardifs, ils entraîneront une sévère décote.

Art et Science
Outre leur beauté formelle, ces livres forment le support d’une certaine vision du monde, mêlant de façon inextricable art et science (leurs auteurs se jugeaient d’ailleurs eux-mêmes soit, comme Audubon, d’abord comme peintres, soit comme Humboldt, d’abord comme scientifiques). En ce sens, leur important développement à la fin du XVIIIe et dans la première moitié du XIXe , époque où l’on publia quelques-uns des plus renommés d’entre eux – à titre d’exemple, Redouté pour les fleurs, Gould, Levaillant ou Audubon pour les oiseaux – ne relève probablement pas du hasard. Il n’est pas interdit de voir dans une telle multiplication un reflet de certains thèmes mis à la mode par Rousseau et le mouvement romantique...

Et, si la photographie et les films documentaires ont désormais pris la place qu’ils occupèrent, ils n’en conservent pas moins de fervents amateurs, que ceux-ci se montrent sensibles à leurs qualités esthétiques ou qu’ils s’intéressent au sujet traité. Appartient à cette dernière catégorie William McCarty-Cooper, passionné d’orchidées, qui possédait plus d’une douzaine de livres illustrés à leur sujet ; Christie’s les adjugea tous en 1992, l’un d’entre eux (celui, en quatre volumes, de Sander), pourtant acquis 17 050 livres chez Sotheby’s en 1988, atteignant 35 200 dollars.

Ces livres ne devraient en principe courir aucun risque de perdre leur valeur. Quant aux passions qu’ils suscitent, celles-ci confinent parfois à l’absurde : il y a peu, le fac-similé des Birds of America, publié en 1970, s’est vendu 7 000 livres, un très probable record...pour un ouvrage dépourvu de tout intérêt bibliophilique ! Un duc anglais agit avec plus de panache, voici quelque vingt ans, en consacrant à l’achat de cet ouvrage (dans l’édition originale, bien entendu) le montant du prix remporté par l’un de ses chevaux, vainqueur du Prix de l’Arc de Triomphe...

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°6 du 1 septembre 1994, avec le titre suivant : Fleurs, fruits et oiseaux de papier

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