En France et à l’étranger, les artistes à tout prix

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 3 mai 2002

Les prix décernés aux artistes se sont multipliés en France depuis quelques années : prix Altadis, Gilles-Dusein, Marcel-Duchamp... Mais quelles sont leurs incidences pour la carrière des heureux lauréats ? Le Journal des Arts a mené l’enquête.

PARIS - “J’admire beaucoup l’institution du prix de Rome, sinon dans ses résultats, au moins dans son esprit, ironisait Octave Mirbeau. On n’a encore rien trouvé de plus drôle jusqu’ici, et la franc-maçonnerie me paraît très inférieure, en comique. Au moins celle-ci fait des maçons, tandis que celui-là défait des artistes.” Le prix de Rome offrait au XIXe siècle la perspective d’un voyage à Rome et d’une carrière officielle. Les artistes, bénéficiant d’avantageuses commandes publiques, se voyaient assurés d’une réussite garantie. Malgré toutes les critiques dont le prix a fait l’objet, ce concours a constitué pendant de nombreuses années une stratégie de carrière efficace.

Les prix n’ont rien perdu de leur attrait. La France semble une terre d’élection favorable à leur floraison, tantôt à l’initiative de collectionneurs privés, tantôt d’entreprises, souvent sous le patronage d’une institution. Certains comme le prix Altadis, le prix Gilles-Dusein ou encore le prix Gras-Savoy ont pour vocation de découvrir de jeunes artistes encore peu connus, qui n’ont bénéficié d’aucune exposition personnelle en institution, tandis que le prix Marcel-Duchamp entend consacrer des artistes déjà installés. Le prix Arcimboldo, créé en 1998 par la Fondation Hewlett-Packard France, célèbre avec quelque 10 000 euros aussi bien des artistes réputés comme Orlan en 1999 que d’autres moins renommés. Dans ce sillage, la société Noos a offert à l’occasion de la dernière Fiac une dotation globale de 45 734 euros à 15 lauréats pour son nouveau prix consacré à l’art multimédia.
Pour reprendre la formule d’Octave Mirbeau, les prix font-ils ou défont-ils les artistes ? Participent-ils d’un plan de carrière ou servent-ils surtout d’outils de communication pour les sociétés ?

Si, depuis sa création en 1984 en Grande-Bretagne, le Turner Prize a mis sous les projecteurs les “Young British Artists”, tel n’est pas le cas de toutes les autres distinctions. Le prix, soutenu par Charles Saatchi, combiné à d’autres opérations de médiatisation, a largement contribué à la réputation des artistes de son écurie. Ainsi, en tête des adjudications récentes pour les jeunes Britanniques, on retrouve Damien Hirst et Rachel Whiteread, respectivement lauréats du Turner Prize en 1995 et 1993. “Un prix doit être lié à d’autres facteurs, contrairement aux prix littéraires. Les prix contribuent à la relance ou au lancement de certaines carrières. Il faut toutefois qu’il y ait un ensemble d’autres opérations de mise en valeur de l’artiste”, déclare la sociologue Raymonde Moulin. Les prix s’avèrent inutiles s’ils ne s’intègrent pas dans une synergie entre galeries, institutions publiques et entreprises privées. “Un prix contribue à montrer l’artiste à partir du moment où les gens en parle, où son nom est véhiculé dans un catalogue. Un prix sans médiatisation n’a pas de sens”, renchérit Gilles Fuchs, président de l’Adiaf (Association pour la diffusion internationale de l’art français). Une conjonction de prix peut sans doute favoriser le développement d’une carrière. L’Albanais Anri Sala, qui bénéficie aujourd’hui d’un engouement particulier, a déjà été primé par le prix Gilles-Dusein, nominé pour le prix Marcel-Duchamp et le prix Hugo-Boss. “Le prix, c’est une façon de dire à un artiste qu’on respecte son travail et toutes les occasions sont bonnes pour cela. Cela participe d’une dynamique en le désignant à la curiosité de ceux qui ne le connaissent pas”, déclare Suzanne Pagé, directrice du Musée d’art moderne de la Ville de Paris et membre du jury du prix Hugo-Boss.

Aiguillon pour jeunes artistes
Le soutien d’une entreprise qui, dans le cadre du prix, achète une œuvre pour sa collection, contribue-t-il à la notoriété et à la valeur marchande d’un artiste ? Le photographe Denis Darzacq, lauréat du prix Altadis 2000, se montre enthousiaste : “Si on a un prix, c’est qu’on a déjà été repéré ailleurs. Les choses ne se font pas par hasard. Ce que je trouve positif dans ce prix, c’est d’obtenir une reconnaissance de la part des acteurs privés et publics. Gagner un prix, c’est comme réussir un concours ou obtenir une exposition dans une galerie. C’est un bon début pour moi. Le prix, en fin de compte, sert à tout le monde.” Il est vrai que cette société, née de la fusion de Seita et Tabacalera, assure aux lauréats une exposition dans deux galeries prestigieuses, à Paris chez Liliane et Michel Durand-Dessert et à Madrid chez Juana de Aizpuru. Chacun des six artistes primés bénéficie d’un ouvrage monographique (collection Actes Sud/Altadis) et de l’achat d’une œuvre venant enrichir la collection naissante de cette société franco-espagnole. Denis Darzacq a ainsi vendu pour la somme de 1 829 euros une photographie, illustrant la couverture de l’ouvrage monographique qui lui était consacré. Anne Samson, responsable de la communication du groupe ABN Amro qui organise avec la Maison européenne de la photographie le prix Gilles-Dusein, évoque une idée d’aiguillon pour de jeunes artistes. Ainsi, la dernière lauréate du prix Gilles-Dusein, Alice Anderson, a bénéficié, outre de la somme de 7 622 euros et de l’achat d’une œuvre pour la collection de la Fondation NSM vie/ABN Amro, d’une visibilité qui lui a permis d’intégrer la galerie Yvon Lambert. Agnès Thurnauer, ancienne lauréate du prix Altadis, se montre circonspecte : “Il n’y a rien eu de vraiment décisif à la suite du prix. Curieusement un critique m’avait dit que désormais cela allait très bien pour moi. Je n’ai pourtant pas de galerie et je n’enchaîne pas les expositions. Je suis peintre et mon itinéraire est plus long que ceux qui font de la photographie. En ce qui concerne une incidence sur ma cote, j’ai eu une petite discussion avec Altadis. Ils voulaient acheter un de mes tableaux pour 25 000 francs alors que je les vends à 35 000. Les prix avaient été établis avec Michel Durand-Dessert qui estimait que pour les grands tableaux, je devais compter 55 000 francs. Cela m’a conforté dans l’idée que je devais arrondir mes prix à la hausse.”

Certaines sociétés prennent le parti de soutenir le travail d’un artiste par une démarche de communication interne et externe concertée plutôt que de manière ponctuelle et événementielle. En 1987, la Fondation CCF pour la photographie décide d’illustrer les rapports annuels du groupe par des photographes de renom. Chaque année, un comité de sélection, composé de personnalités extérieures et de membres de la Fondation CCF pour la photographie, choisit deux lauréats dont le travail sera accompagné sur une année. Ce soutien, s’élevant à une moyenne annuelle de 152 000 euros, comprend l’organisation d’une exposition itinérante à Paris et en province et la publication d’ouvrages monographiques en coédition avec Actes Sud. “On n’a pas voulu donner une bourse. Donner de l’argent c’est bien, mais accompagner un artiste sur une année, c’est mieux”, affirme Chantal Nedjib, déléguée générale de la Fondation CCF pour la Photographie.

“Artiste significatif de sa génération”
Alors que la majorité des collections et des prix d’entreprise s’oriente aujourd’hui vers la photographie et la vidéo, la Fondation Coffim, créée en 1993, défend résolument les pratiques plastiques traditionnelles en décernant deux prix annuels d’un montant 4 573 euros à un peintre et à un sculpteur. En fondant son crédit sur la notoriété d’artistes-peintres comme Jean-Charles Blais ou Hervé Di Rosa, sa vocation est de “proposer au public, au-delà des courants et des phénomènes de mode, des œuvres d’artistes peu connus possédant un véritable talent”. Il est cependant difficile de mesurer leurs critères de sélection à l’aune d’un choix souvent hétérogène. “L’aide financière du prix Coffim (ex-Coprim) est positive. Pendant l’exposition, des personnes ont vu mon travail, mais la reconnaissance se fait à long terme. Le prix, c’est mieux sur un curriculum vitæ, mais ce n’est pas indispensable”, avoue Jacqueline Taïeb, jeune artiste primée en 1999. Thomas Fougeirol, lauréat du même prix, s’avoue au contraire satisfait, en raison des relations privilégiées tissées avec la directrice de la Fondation Coffim, Nathalie Gaillard.

Les prix d’entreprise sont parfois nimbés de méfiance. Le prix biennal Hugo-Boss, créé en 1996 par la maison de mode, a suscité de nombreuses réserves outre-Atlantique. Il a consacré jusqu’à présent Matthew Barney, Douglas Gordon et Martjetica Potric qui ont reçu la somme de 50 000 dollars. À l’instar du Turner Prize qui est lié à la Tate Modern, le prix Hugo-Boss est décerné en liaison avec le Guggenheim Museum à New York et crédite le lauréat d’une exposition dans l’enceinte du musée. “Lorsque j’étais chez Nina Ricci, j’avais déjà pensé à un prix, mais je n’ai pas voulu le faire à ce moment-là. Si on veut être un vrai mécène, on met en avant le nom de l’artiste et non celui de la société. Le prix Hugo-Boss, c’est mieux que rien, peut-être, mais c’est moins bien qu’un prix dont la vocation est non-commerciale”, modère Gilles Fuchs.

Si de nombreux prix portent un coup de projecteur sur des jeunes pousses, à l’instar du prix Ricard SA, décerné tous les ans à un artiste de moins de quarante ans de la scène française, le prix Marcel-Duchamp, créé par l’Adiaf en 2000, entend consacrer un artiste “significatif de sa génération” résidant en France en le dotant de la coquette somme de 35 000 euros. Le prix Marcel-Duchamp s’adresse à des plasticiens âgés de trente à cinquante ans, à l’orée de leur carrière ou à un moment charnière pendant lequel ils ne jouissent pas d’une reconnaissance décisive. Après Thomas Hirschhorn, la seconde édition vient de célébrer Dominique Gonzalez-Foerster. “Le prix Marcel-Duchamp flatte l’ego d’un artiste quel que soit son âge et il serait très reconnaissant d’être distingué par ce jury de qualité, et d’avoir gagné beaucoup d’argent sans avoir travaillé parce que les artistes sont paresseux”, ironise Bernard Frize, l’aîné cette année des nominés. Si le montant du prix est attractif, l’exposition à Beaubourg l’est sans doute davantage. “Le prix Marcel-Duchamp n’en est qu’à sa deuxième édition. Lui-même est en quête de reconnaissance, mais l’obtention d’une exposition à Beaubourg est évidemment d’une grande aide dans la carrière d’un artiste. Si les jeunes pousses ont besoin de reconnaissance nationale, les artistes charnières sont eux très rarement investis d’une renommée internationale incontestable”, assure le galeriste Emmanuel Perrotin. Laissons à Thomas Hirschhorn, lauréat du premier prix Marcel-Duchamp, le mot de la fin : “Un prix, ça fait plaisir, cela encourage. Mais ce n’est pas un but, une consécration ou un engagement. Le prix n’engage que celui qui donne, pas celui qui reçoit. Il faut aussi savoir que l’artiste doit pouvoir vivre avec les prix comme avec les refus et les critiques, les non-invitations, les non-sélections. J’ai toujours voulu que mon travail soit connu. Qu’il soit reconnu ne m’intéresse pas.”

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°148 du 3 mai 2002, avec le titre suivant : En France et à l’étranger, les artistes à tout prix

Tous les articles dans Marché

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque