Lundi 16 septembre 2019

Effeuillage de bonnes feuilles

Par Armelle Malvoisin · L'ŒIL

Le 14 mars 2011 - 1029 mots

Plus que tout autre sujet, le nu a, depuis la Renaissance italienne, donné lieu à de multiples dessins, pour des études ou des œuvres finies.

Au Moyen Âge chrétien, la nudité plus ou moins prohibée par l’Église se limitait à quelques sujets religieux comme Adam et Ève, le corps du Christ, la figuration des damnés ou certains martyrs tel saint Sébastien. C’est à la Renaissance, avec la redécouverte des Antiques en Italie, que les artistes vont se mettre à étudier le nu. À partir du XVIe siècle, le nu, qui fait partie intégrante de l’éducation des peintres, est enseigné dans les académies. Pendant longtemps, ses représentations sont étroitement liées à la peinture d’histoire (antique, biblique ou mythologique).

Parallèlement à l’approche académiste, les artistes continuent leurs recherches sur la représentation du corps humain. Avec Rubens, le corps féminin cesse d’être l’incarnation d’un idéal pour devenir charnu et vivant. Au XVIIIe, chez Boucher, il est charnel, potelé et libertin. La période néoclassique va éloigner le nu de la frivolité pour lui donner un caractère plus moral et intellectuel. Selon l’expert Patrick de Bayser, « Prud’hon rendait très bien les chairs par un sfumato (technique de modelé vaporeux). Par l’utilisation du papier bleu, ces nus ont aussi une dimension lunaire qui les détache du côté purement charnel. Pour cette raison, Prud’hon, qui est l’un des artistes les plus complets dans l’expression de la nudité, est très apprécié des amateurs de nus. » Rodin, lui, dessinait le corps de ses modèles sous toutes ses faces, sans même regarder sa feuille. À l’aide de l’aquarelle, il donnait ensuite à ses nombreuses études la sensation de la chair.

En prenant des libertés avec les règles de l’anatomie, Ingres transformait les corps en pures créations plastiques. Manifestant leur indépendance vis-à-vis des conventions admises, les peintres ont sans cesse renouvelé le nu en explorant de nouvelles voies, que ce soit la ligne acérée de Géricault traduisant la violence sexuelle ; la vérité crue de Courbet qui crée le scandale ou l’érotisme suintant des corps décharnés de Schiele. Les scènes de femmes représentées dans leur intimité secrète font aussi leur apparition dès la seconde moitié du XVIIIe (la toilette, le bain, l’habillage). Dans la première moitié du XXe siècle, le nu s’enrichit de toutes les recherches artistiques de l’époque (cubisme, surréalisme…). Éclipsé après-guerre par les adeptes
de la non-figuration, il est revenu en force avec le Pop Art, la Nouvelle Figuration…

Le nu académique
Peintre d’origine allemande parti s’installer à Rome, Raphael Mengs est l’illustre représentant du classicisme académique en Europe à la fin du XVIIIe siècle. Ses études ont toujours été très populaires, particulièrement dans les académies artistiques où elles étaient copiées et étudiées. Et l’on comprend facilement pourquoi à travers ce dessin, qui montre la maîtrise parfaite par l’artiste de l’anatomie et de la perspective du corps humain, soulignant une musculature très développée admirablement dessinée. L’historienne de l’art Steffi Roettgen décrit une « surface du corps très vivante, rendue avec grande acribie et maîtrise » et un « visage plutôt grossier à l’expression souffrante. La pose défensive, qui traduit l’effroi, fait penser à un héros antique. »

Nu masculin assis (1774), Raphael Mengs, craie noire rehaussée de blanc sur papier préparé en gris-vert.
Dimensions : 52 x 39,3 cm.

Prix : 58 000 euros, galerie Arnoldi-Livie, Munich (Allemagne).


L’érotisme selon Klimt
Dans ses dessins de nus, rapidement exécutés et libérés de toute convention sociale, Klimt parvient à transcrire, par quelques traits, la sensualité à fleur de peau de ses modèles à l’érotisme troublant. « Il caresse ou effleure de son crayon les courbes de leur corps et exalte la fragilité féminine. L’inexistence d’un arrière-plan, d’une indication de lieu ou d’un quelconque modelé, accentue l’intemporalité de ces femmes nues qu’elles soient vues comme des « objets », des tentations ou des frustrations. Klimt accentue l’érotisme par un « habillage déshabillant », laissant deviner une poitrine ou un sexe cachés sous une étoffe ou bien, au contraire comme ici, les exhibant pour attirer notre regard, rapporte le galeriste Éric Coatalem. Le spectateur devient alors témoin et même voyeur de ces femmes alanguies ou impudiques. »

Femme allongée nous regardant (vers 1907), Gustav Klimt, sanguine sur papier crème portant le cachet de la succession Gustav Klimt (en haut à droite).
Dimensions : 36,9 x 55,5 cm.

Prix : supérieur à 10 000 euros, galerie Éric Coatalem, Paris


L’esprit du XVIIIe français
En vogue au xviiie siècle, le thème des baigneuses invite à une représentation naturelle et voluptueuse du nu féminin dans le contexte d’un paysage. Si Mongin est resté célèbre pour ses délicates vues de parc animées d’élégants, il a exécuté quelques feuilles aux sujets plus légers, dans un esprit encore rococo, comme ces baigneuses qu’il présenta au Salon de 1796. Selon Laure Desmarest, responsable des dessins à la galerie Aaron, « cette gouache, ambitieuse par son format et sa composition, est certainement l’une des plus abouties de l’artiste. L’une des baigneuses est particulièrement sensuelle pour l’époque ».

Baigneuses jouant avec des Amours (1796), Antoine-Pierre Mongin, gouache sur papier de format ovale. Dimensions : 60 x 48,5 cm.

Prix : 47 000 euros, galerie Didier Aaron & Cie, Paris


Le nu contemporain selon Gormley
Internationalement reconnu pour avoir donné un nouveau souffle à la représentation humaine dans la sculpture depuis trente ans, l’artiste anglais Antony Gormley travaille souvent ses statues coulées dans le fer et le plomb d’après un moulage de son propre corps. « Témoignage de sa recherche persistante sur les sensations physiques et mentales, sur ce que cela fait et cela veut dire qu’être en vie, l’art d’Antony Gormley se nourrit en grande partie de son rapport aux traditions spirituelles. Et c’est dans cette même perspective qu’il réalise ses dessins, explique Marianne Rapegno, directrice du département dessins de la galerie parisienne Thaddaeus Ropac. Des corps émanent un halo, une aura. Ses silhouettes nues et fragiles naissent de subtils mélanges de matières (charbon et caséine). Ces représentations de la figure humaine peuvent renvoyer à d’autres, plus anciennes, voire primitives. »

Space Frame III (2008), Antony Gormley, charbon et caséine sur papier.
Dimensions : 19 x 28 cm.

Prix : autour de 10 000 euros, galerie Thaddaeus Ropac, Paris.

Où acheter des dessins

Salon du dessin, du 30 mars au 4 avril, Palais de la Bourse, place de la Bourse, Paris IIe, tél. 01 45 22 61 05, www.salondudessin.com

Maison de ventes Artcurial, 7, rond-point des Champs-Élysées, Paris VIIIe, tél. 01 42 99 20 20, www.artcurial.com

Christie’s, 9, avenue Matignon, Paris VIIIe, tél. 01 40 76 85 85, www.christies.com

Maison de ventes Piasa, 5, rue Drouot, Paris IXe, tél. 01 53 34 10 10, www.piasa.fr

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°634 du 1 avril 2011, avec le titre suivant : Effeuillage de bonnes feuilles

Tous les articles dans Marché

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque