Mercredi 21 février 2018

Entretien

David Kusin : "Un secteur à préserver"

Par Philippe Régnier · Le Journal des Arts

Le 25 janvier 2008

Dans un entretien, David Kusin, l’auteur de l’étude sur le marché de l’art commandée par Tefaf, et Anthony Browne, chairman de la British Art Market Federation, reviennent sur les méthodes du rapport et sur ses objectifs.

Quels sont les fondements qui vous ont poussé à commander cette étude sur le marché de l’art ?
Anthony Browne : Le conseil d’administration de Tefaf voulait une étude actuelle sur le marché de l’art. Pour que les gens puissent prendre au sérieux le marché de l’art en Europe, et éviter les erreurs qui ont été commises par le passé, il fallait montrer son envergure, combien de personnes y travaillent, les données économiques. Il est très difficile de faire des progrès politiques tant que l’on ne peut démontrer à ceux qui légifèrent qu’il s’agit d’un secteur qu’il est nécessaire de préserver, qui crée des emplois, de l’activité économique. De ce point de vue, je pense que ce rapport remplit son rôle.

L’étude contient énormément de données chiffrées. Comment avez-vous réuni toutes ces informations, et réduit les marges d’erreur ?
David Kusin : Nous construisons des bases de données depuis six ans. Cette étude est très ciblée sur la taille et les mécanismes du marché de l’art européen, à l’intérieur du marché de l’art global. Nos bases de données sont de différents types. Elles mesurent le commerce par pays, à la fois pour les marchands et les maisons de vente. Dans nos bases de données, nous avons conçu des catégories pour cataloguer toutes les œuvres d’art et d’art décoratif. Nous avons examiné chacun des champs pris individuellement pour les comparer aux gigantesques données du marché provenant de maisons de vente et de marchands. Pour ce rapport, nous avons constitué une importante équipe de marchands et d’auctionneers. Nous leur avons envoyé de longs questionnaires. Nous avons ajouté ces données à celles qui nous avions déjà. Nous avons obtenu aussi des informations de la plupart des pays, souvent d’origine gouvernementale ou professionnelle. La marge d’erreur est minime. Nous avons employé des modèles économiques et mathématiques classiques. Tout ce que nous avons fait coïncide avec des méthodes d’analyses utilisées dans tous les autres secteurs économiques, même si je pense que ce domaine est probablement plus compliqué. Pour répondre au problème de la rétention des informations, nous avons entretenu une relation très étroite avec cinquante-sept des principaux marchands dans le monde. Nous avons eu de longues conversations avec eux, nous avons même examiné les registres d’un certain nombre d’entre eux. Notre enquête a été complètement anonyme. Nous avons aussi envoyé des questionnaires à 3 600 marchands et nous avons eu beaucoup de réponses.

L’étude met en exergue deux principaux freins selon elle au marché de l’art en Europe : le droit de suite et la TVA à l’importation.
A. B. : Il y en a d’autres comme Unidroit. Mais ces deux points sont symptomatiques du problème parce que tous deux concernent l’harmonisation européenne, ont une incidence sur le coût des transactions et les compliquent. Elles affectent déjà Paris. Quand le droit de suite sera appliqué à Londres, nous pouvons nous attendre à une baisse du marché de l’art du XXe siècle et de l’art contemporain, basé sur la revente. Ceci se fera au profit des États-Unis, sauf si le droit de suite y est introduit.
D. K. : En termes économiques, il y a de nombreuses raisons qui expliquent les taxes affectant le marché de l’art. L’Europe continue d’être considérée comme un endroit coûteux pour faire du commerce. Mais le marché de l’art doit affronter des coûts supplémentaires dans ce contexte général déjà peu favorable.

L’étude accorde une large place à la question de l’emploi. Pourquoi ce parti pris ?
A. B. : Quand on étudie le marché, comment il fonctionne et sa dimension, il est important de regarder les emplois qu’il génère et leur nature. Ce rapport commandé par Tefaf entend montrer aux gens ce que représente le marché de l’art en Europe en termes de revenus et d’emploi.
D. K. : Les économies nationales dépendent beaucoup des PME gérées par des personnes privées. Le marché de l’art en Europe ne fait pas exception. En moyenne, chacune des entreprises emploie deux personnes. Pour bien cerner ce secteur d’activité, il faut compter combien de personnes vivent de ces activités, combien il y a d’entreprises. L’une des choses que nous avons trouvées, qui est intéressante, c’est qu’environ 60 % des gens qui travaillent pour le marché de l’art ont une formation universitaire. Le marché de l’art est aussi un employeur efficace en termes de productivité par employé, même si l’on aime pas l’analyser ainsi. Mais il s’agit d’une dimension qu’il est nécessaire de prendre en compte. La question est de savoir si l’Union européenne veut réellement encourager le marché de l’art qui emploie beaucoup de monde ?

En même temps, le revenu par employé dans le marché de l’art semble plus important aux États-Unis.
D. K. : La productivité dans les galeries d’art américaines est plus du double par rapport à l’Europe. Il y a moins d’employés qui vendent davantage de biens. L’une des raisons en est que les marchands américains n’ont pas autant de démarches administratives à accomplir.
A. B. : La valeur des œuvres vendues aux États-Unis est aussi bien plus élevée qu’en Europe, ce qui est un peu inquiétant. Les collectionneurs qui décident de l’endroit où ils vont vendre leurs œuvres choisissent principalement pour l’instant Londres ou New York. Si Londres est affecté par ces lois, cela sera au bénéfice de New York. Le marché est tellement interdépendant.
Quelle est votre vision de Paris après l’ouverture du marché ?
D. K. : La libéralisation des ventes aux enchères est une bonne chose mais en même temps de nouvelles réglementations ont été introduites. Une chose a été donnée d’une main pour être retirée de l’autre. En termes économiques, il n’y a pas de gain. Quand on regarde le niveau particulier des prélèvements en France, ils sont tellement pénalisants pour les collectionneurs qu’ils ne sont pas incités à vendre à Paris.
A. B. : Les données économiques du rapport ne sont pas très bonnes pour le marché parisien. Le droit de suite ou la TVA sont en application depuis longtemps à Paris, et ils ne vont pas être supprimés. L’une des principales raisons qui expliquent le succès de Londres sur le marché tient à sa capacité à attirer des œuvres venant de l’extérieur de l’Union européenne. Si le marché de l’art londonien venait à décliner, il est illusoire de penser que le marché parisien en profiterait. Il se déplacerait en revanche vers New York. Le point sur lequel je voudrais revenir est qu’à Tefaf Maastricht, la plupart des œuvres proposées sont européennes. Cela serait un comble si le marché européen ne pouvait pas en profiter.
D. K. : Quand nous avons analysé les informations concernant spécifiquement la France, nous avons découvert qu’un pourcentage important de tout ce qui y est vendu est exporté. Cette caractéristique du marché est contraire aux intentions du législateur qui sont de préserver le patrimoine.
Quelles sont vos attentes vis-à-vis de l’Union européenne ?
A. B. : J’espère que cette étude va pousser l’Union Européenne à se pencher sur ce dossier. L’un des points principaux à réformer est la TVA à l’importation. La TVA sur la marge n’est pas un problème. De plus, la TVA à l’importation ne rapporte pas beaucoup, peut-être 1,5 million d’euros par an pour la France. La taxe à l’importation est habituelle, mais pour le marché de l’art, on cherche plutôt à encourager l’importation. Nous aimerions sa suppression, ce qui est peut-être vain parce qu’il est nécessaire de réunir l’accord des quinze États membres. Si le gouvernement français étudiait la question, cela pourrait être bénéfique. Le droit de suite pose davantage de problème. Son application généralisée prendra plus de dix ans au Royaume-Uni. Durant cette période, la Commission européenne va essayer de négocier avec les États-Unis, la Suisse, l’Extrême-Orient pour qu’ils l’adoptent aussi. Si elle y arrive, nous n’aurons plus de problème parce que cela sera un prélèvement international. Mais si elle n’y arrive pas, le marché se déplacera vers les États-Unis. Le marché de l’art des XXe et XXIe siècles seront anéantis en Europe.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°145 du 22 mars 2002, avec le titre suivant : David Kusin : "Un secteur à préserver"

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