Bruxelles : le dialogue de l’espace et de l’écriture

Le Journal des Arts

Le 7 avril 2010

À Bruxelles, l’Atelier fête ses quinze ans avec une exposition qui, jusqu’au 19 mars, réunit ceux qui ont marqué le lieu de leur empreinte. L’ensemble témoigne d’une mémoire en action, que ce soit avec les\"peaux de mur\" – empreintes murales choisies dans le monde entier – de Christine Wilmès, ou les évocations d’une nature intériorisée par Bob Verschueren.

Chez Bastien, jusqu’au 12 février, le graveur Andrzej Wisniewski revisite le destin de César Borgia. Sensible à la poésie des traces qui passe par l’écriture répétée, les teintes usées, le collage mémorisé et le jeu des acides, jusqu’à ériger en mythe l’image qui en résulte, Wisniewski inverse son travail et part du mythe pour aboutir à l’image. Le travail est lent, patient. Il revient inlassablement sur chaque figure, sur chaque ligne jusqu’à en épuiser l’existence pour interroger le destin. Il s’apparente à l’écriture jusque dans sa dimension obsessionnelle. L’espace de la galerie se métamorphose en bibliothèque fantasmatique, et le mythe revisité devient une nécessité existentielle.
 
L’écriture figure au premier plan du travail de Pierre-Henri Leman, qui en décline à l’infini les pouvoirs. Sa mémoire plastique se constitue dans le geste. À travers la plume, la main s’épanche à la rencontre du papier qui gravite. La finalité ne repose pas dans le discours. Les lignes se chevauchent, l’écriture fait retour dans le feuilletage d’un papier dont la transparence se veut mémoire du récit. L’écriture est une aventure personnelle que l’artiste entreprend à l’échelle monumentale durant toute la durée de l’exposition, qui se tient jusqu’au 5 février au 41, rue de Locht à Bruxelles.

À Charleroi, aux"Ponts de la Sambre", espace né du partenariat entre l’art et l’industrie, Daniel Fauville présente jusqu’au 12 février des peintures et sculptures récentes, qui visitent l’univers post-industriel d’un paysage dans lequel l’usine se dresse comme le signe d’une identité meurtrie. Le rapport au monde moderne s’inscrit dans la tension qui oppose l’objet, replié sur lui-même, et l’espace pictural qui s’étend derrière lui pour en teinter l’existence. Un travail de métaphore qui porte la critique sociale vers un monde en devenir. Une couleur d’espoir sur fond de crise.

À Liège, Galerie Saint-Rémy, un petit maître du XXe siècle expose sa dérision. Jacques Lizène y témoigne jusqu’au 3 mars d’un"art sans talent" qui, depuis maintenant trente ans, a fini par s’imposer. L’académisme menacera-t-il cette recherche assidue de la médiocrité, comme d’une attitude banale dans un monde banal ? L’occasion de se rendre compte que l’humour d’un Schwitters ou d’un Duchamp ne s’est pas perdu. Lizène remet en question le statut de l’artiste et du sens de la possession qui marque le rapport à l’art. Ses"petites étagères" en témoignent.

Elles entassent, accumulent et compriment les œuvres"médiocres" réalisées depuis 1965. Une sorte de rétrospective de l’“inutile", fondée sur un désir taxinomique que Lizène tourne en dérision.

Jusqu’au 19 février, Michelangello Pistoletto présente à la BBL une installation qui reprend une vingtaine de ses réalisations, pour les articuler selon la dialectique de la pensée. L’artiste revisite ses propres recherches, et la mise en espace ouvre de nouveaux horizons. L’idée d’œuvre ouverte passe par la sensibilité du lieu, par le dialogue dynamique qui s’instaure et dont le spectateur se fait le réceptacle. Remettant en cause l’espace symbolique de la banque qui l’abrite, jouant avec l’esprit de l’architecture qui l’héberge, Pistoletto poursuit l’esprit libertaire de l’Arte povera.

À Anvers, Anne Veronica Janssens investit la galerie de Micheline Swajcer, jusqu’au 19 février, pour explorer de nouvelles possibilités liées au lieu. Depuis près de dix ans, l’artiste s’est attachée à mettre en abîme l’espace qu’elle expose comme un dialogue perturbant entre plein et vide, intérieur et extérieur. Depuis peu, elle impose à l’intérieur du lieu un espace qui l’interroge. La construction partielle d’une maison – sauvée de la ruine, mais inachevée – permet de mettre l’accent sur l’écueil de l’utile et du fonctionnel.

Anne Veronica Janssens insiste sur une durée qui est conscience critique du temps écoulé et l’impossibilité qui nous est donnée de le sauver. Comme dans l’entrepôt portuaire de Dunkerque, que seuls les bruits lointains semblent occuper, l’artiste met en scène le vide afin d’y soutenir une histoire, un récit qui passe par la conscience du spectateur.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°11 du 1 février 1995, avec le titre suivant : Bruxelles : le dialogue de l’espace et de l’écriture

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