Foire

Art contemporain

Artissima s’essouffle

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 10 novembre 2015 - 724 mots

TURIN / ITALIE

D’une dimension trop grande, la foire internationale turinoise, qui rassemblait cette année 207 exposants, a pâti d’une baisse globale flagrante de sa qualité.

TURIN - Il était immanquable ce Dark Vador agenouillé, sabre laser pointé vers l’avant empalant… le coffret des éditions complètes de Harry Potter ! Proposée par la galeriste Isabella Bortolozzi (Berlin), que l’on a connue plus inspirée, cette œuvre de Danny McDonald, visible dès l’entrée du hall d’exposition du Lingotto, n’était pas de nature à rassurer quant à la qualité globale de la 22e édition d’Artissima, qui s’est tenue du 6 au 8 novembre à Turin.

L’amateur avait pourtant de quoi se réjouir avec ses deux sections confiées à des commissaires et stratégiquement placées au centre de la foire. « Back to the Future », consacrée à des redécouvertes d’artistes cultes ou oubliés, et « Present Future », tournée vers l’art émergent, ont comme à l’accoutumée laissé voir, parmi leurs quarante-cinq exposants, des œuvres pertinentes. Ainsi des quatre tableaux tardifs d’Alice Neel présentés par Aurel Scheibler (Berlin) ou des trois séries de photographies de Franco Vimercati sobrement accrochées par Raffaella Cortese (Milan) ; Vimercati ou l’un de ces photographes capables d’observer une soupière pendant dix ans et d’en tirer des images toujours fortes et différentes à force de travail sur la lumière ou le cadrage. Chez les plus jeunes, le visiteur pouvait s’arrêter chez Arcade Fine Arts (Londres) devant les associations d’idées dessinées par Kit Craig, et ses relents au sol, ou contempler la Cape magique d’Ingrid Luche semblable à une gigantesque chauve-souris, proposée par Air de Paris (Paris).

Mais dans le reste de la foire, l’atmosphère jusque-là contenue et assez homogène tendait cette année à se déliter, tant le niveau des exposants et de leurs stands s’est montré fort inégal ; un phénomène certes inhérent à n’importe quel salon, mais qui a ici complètement déséquilibré la manifestation, lui faisant perdre en qualité. À côté du bon – Lia Rumma (Naples, Milan), Ibid. (Londres, Los Angeles), Daniel Faria (Toronto), Joseph Tang (Paris) par exemple –, s’alignait du mauvais en trop grand nombre.

Des galeries dissonantes
Manifestement la foire a fait un peu de ménage parmi les exposants de province spécialisés dans le second marché, mais ceux-ci ont été pour beaucoup remplacés par des galeries guère plus attractives. Certes tous n’ont pas disparu et des enseignes telles Mazzoli (Modène), avec David Salle, Mario Schifano ou Enzo Cucchi, ou P420 (Bologne) exposant Paolo Icaro, Gianni Piacentino et Claudio Parmiggiani, ont justement montré que de très belles pièces pouvaient y être dénichées. À l’inverse, était-il impérieux de sélectionner, entre autres exemples, Piero Atchugarry (Pueblo Garzon, Uruguay) et ses affreuses et clinquantes sculptures signées Paul Myoda ou Jonquil Brookhart mêlant lumière et miroir ?

Le principal problème d’Artissima est aujourd’hui sa taille. Avec 207 exposants – lorsque la Fiac (Paris) en comptait cette année 173 et Frieze (Londres) 164 ! –, elle frôle l’obésité. Non seulement Turin est loin d’avoir une capacité d’absorption commerciale pour un salon d’une telle ampleur, mais peu d’étrangers avaient fait le déplacement, même si la présence d’un contingent important de collectionneurs français était notable. « Il est très difficile de faire des contacts ici. Cela se fait non pas à long terme mais à très très long terme », se lamentait un exposant qui trouvait le temps (très) long et, comme de nombreux confrères, le rythme bien mou.

Propriété de la Ville de Turin par le biais de la Fondation Torino Musei, Artissima s’est en outre coupée de ses racines urbaines, qui en faisaient une manifestation singulière. À l’origine, elle innervait l’espace de la ville à travers les expositions « One Torino », désormais passées à la trappe. À l’inverse, et cela prête à sourire, celles-ci ont été remplacées par un « projet curatorial » pour le lounge VIP – en l’occurrence, rien de plus qu’une décoration pensée par l’artiste Scarlett Rouge à partir de tapis et mobilier – et une exposition d’œuvres provenant des collections publiques et privées de la ville ; quoique composée de belles œuvres, « Inclinazioni » est restée une succession de pièces dispersées dans un hall de foire.

Sans doute Artissima occupe-t-elle des espaces bien trop grands qui la contraignent au remplissage et donc entraînent une dilution désormais devenue flagrante. Un recentrage dans des lieux plus intimes et une cure d’amaigrissement lui seraient certainement bénéfiques.

Légende photo

Daiga Grantina, Crashino, 2014, techniques mixtes. Courtesy Galerie Joseph Tang, Paris.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°445 du 13 novembre 2015, avec le titre suivant : Artissima s’essouffle

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