Mercredi 19 décembre 2018

Art contemporain

André Magnin et les magiciens de la lettre

Par Henri-François Debailleux · Le Journal des Arts

Le 28 novembre 2018 - 651 mots

PARIS

Le galeriste construit des ponts entre la poésie de Frédéric Bruly Bouabré, les broderies de Boetti et les collages du Français Marcel Miracle.

Paris. Après plus de trente ans de nomadisme, André Magnin a décidé de se poser un peu et vient d’ouvrir sa galerie. Ce natif de Vesoul (en 1952) a en effet été, dès 1986, l’un des commissaires adjoints (chargé notamment de l’Afrique) de Jean-Hubert Martin pour l’exposition « Les Magiciens de la terre » présentée au Centre Pompidou et à la Grande Halle de la Villette en 1989. Dans la foulée, il constitue pendant dix ans (jusqu’en 2009), la collection de Jean Pigozzi (rencontré le dernier jour de la manifestation !) aujourd’hui composée de quelque 12 000 œuvres exclusivement d’artistes contemporains africains. Une partie de cette collection a d’ailleurs été présentée d’avril à août 2017 à la Fondation Louis Vuitton à Paris : André Magnin en était le conseiller scientifique aux côtés de Suzanne Pagé, la directrice artistique du lieu. Il a également été récemment le commissaire de l’exposition de Malik Sidibé (qui s’est terminée fin février dernier) à la Fondation Cartier ou dans ce même lieu, de « Beauté Congo » (en 2015-2016).

Mais parallèlement à ces activités, André Magnin est également devenu marchand, et a participé à de nombreuses foires à Paris (Art Paris, Paris Photo), mais aussi à Bruxelles, Londres, New York ou Marrakech. Il ne lui manquait finalement qu’une galerie. C’est désormais chose faite. « J’avais envie d’avoir un véritable lieu pour exposer bon nombre d’artistes qui n’ont pas de visibilité sur le marché et pour poursuivre mes expérimentations et mises en relation entre eux. Car je ne veux surtout pas que l’on m’enferme dans l’art africain contemporain », précise-t-il.

Il le prouve avec son exposition inaugurale « Co-naissance » qui fait dialoguer l’Italien Alighiero e Boetti (1940- 1994), l’Ivoirien Frédéric Bruly Bouabré (1923-2014) et le Français Marcel Miracle (né en 1957). Tous se sont rencontrés. En 1992, Magnin a même emmené Boetti chez Bruly Bouabré, à Abidjan et à Zépréguhé son village natal. Miracle a rencontré Bruly Bouabré à Paris et ils se sont par la suite écrit et échangé des dessins. Et tous les trois ont en commun le même goût de l’observation des choses, de la pratique du relevé d’éléments, la même appétence pour mettre de l’ordre dans le chaos du monde ; ce dont l’exposition rend compte avec beaucoup de pertinence et de finesse.

D’une œuvre à l’autre, des ponts se créent, des dialogues s’instaurent des liens se tissent. Et ce, d’autant plus que l’ensemble révèle de belles raretés. De Boetti, on découvre une Mappa de 1983 de l’époque des broderies réalisées en Afghanistan, rare car il y en a très peu de cette couleur champagne ; une œuvre réalisée au stylo Bic, Simetria Asimétria, de la collection Agnès b ; ou encore, en vitrine, les quatre tomes constituant un ensemble unique de l’édition des 1 000 fleuves les plus longs du monde, résultat du formidable rêve d’encyclopédie cher à l’artiste et que l’on retrouve chez Bruly Bouabré avec cette superbe série « Tagro Dréhounou », de 213 petits dessins au crayon de couleur et stylo sur papier cartonné, dans laquelle il habille sa mère des différents drapeaux du monde. En véritable arpenteur du monde, Miracle parsème le parcours de ses dessins et collages d’objets ramassés et de jeux avec l’écriture, le langage, « les débris d’écrits » selon ses termes. Car tous, à l’exemple encore de Bruly Bouabré inventant son alphabet Bété, aiment travailler avec les mots et les lettres.

Côté chiffres, les prix vont de 1 000 euros pour un petit collage de Marcel Miracle ou un petit dessin de Bruly Bouabré, jusqu’à 180 000 euros pour la grande série de ce dernier et 2 millions d’euros pour la grande Mappa de Boetti. Un prix un peu dissuasif, car Magnin n’a pas vraiment envie de s’en séparer. De même, d’autres œuvres, prêtées par des collectionneurs, ne sont pas à vendre.

Co-naissance, Alighiero e Boetti, Frédéric Bruly Bouabré, Marcel Miracle,
prolongation jusqu’au 29 décembre, galerie Magnin-A, 118 boulevard Richard Lenoir, 75011 Paris.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°512 du 30 novembre 2018, avec le titre suivant : André Magnin et les magiciens de la lettre

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