Samedi 24 février 2018

Le pire est derrière nous

Le Journal des Arts

Le 23 octobre 2009

En décembre, la Direction du Patrimoine publiait pour la dernière fois sa Lettre d’information, économies obligent. On trouvait dans ce 21e numéro une page entière sur l’exposition de tapisseries présentée au château de Chambord... En janvier 1997, brûlaient les établissements Bobin à Montrouge et, avec eux, des dizaines de chefs-d’œuvre de lice. On y trouvait aussi l’annonce d’un jeu-découverte, \"Sur les pas des Gallo-romains\"... Mais, deux mois plus tard, le conflit relatif aux remparts de Rodez révélait une crise profonde de l’archéologie française. On y prenait encore connaissance d’une lettre de M. Douste-Blazy adressée aux architectes en chef des Monuments historiques pour les assurer de son soutien dans les conflits multiples qui les opposent à l’opinion et aux médias (châteaux de Sarzay et de Falaise, chartreuse du Montdieu dans les Ardennes). Et sous la rubrique d’\"Une tuile pour Brou\", l’annonce d’une souscription populaire en vue de participer au financement d’un chantier jugé médiatique : la substitution d’un comble néo-gothique à l’actuelle toiture du XVIIIe siècle. Incendies, archéologie humiliée, restaurations chimériques...

Du feu et de la guerre
Durant ces trois ans, le feu n’a, en effet, point failli : depuis 1994, le parlement de Rennes, l’église de Lavau-sur-Loire (foudroyée), deux ailes du cloître de la cathédrale de Beauvais, l’aile de la Bresle au château d’Eu, le château de Rosny, sans oublier les théâtres du Liceu à Barcelone, de la Fenice à Venise, le Crédit lyonnais avec ses trésors d’œuvres d’art livrées aux moisissures dans leurs coffres blindés. Mais la liste des sinistres ne s’arrête pas ici : effondrement, faute d’entretien, de la coupole de l’église de Notto, sans compter les ruines de la guerre en ex-Yougoslavie, la ville de Mostar, la Bibliothèque nationale universitaire de Sarajevo, qui s’ajoutent à un long martyrologe commencé à Dubrovnik et poursuivi à Bilejina, Banja, Luka, Zvornik, Visegrad et Irijedor.
De son côté, l’archéologie n’a pas manqué d’humiliations, de la question des aqueducs gallo-romains et de Marie de Médicis, dans le XIVe arrondissement, à celle du mur du jardin du Roi détruit pour cause de parking, dans l’île de la Cité, en passant par l’affaire de la grotte Chauvet où s’est fait jour tout le mépris qu’éprouve une certaine haute fonction publique valoisienne à propos des scientifiques, des inventeurs et des propriétaires. Quant aux restaurations chimériques, l’avenir nous dira ce que le présent concocte pour Château-Gaillard ou tel château de Moselle.

De la famine
Il faut ajouter la récession générale qui s’empare du secteur, en fait de crédits, de mesures de protection et de personnel. Pour les seuls Monuments historiques, les crédits d’entretien et de gros travaux, qui s’élevaient respectivement en 1994 à 140,217 millions et à 1,347 milliard de francs, en comptant l’apport des propriétaires et des collectivités publiques, sont amputés de plus de 30 %. En fait de protection, on comptait encore 180 classements en 1994 et 594 arrêtés d’inscription, soit un total de 773 (au lieu de 890 en 1988) ; en 1996, on n’a produit que 150 classements et 700 inscriptions et, à terme, moins encore puisqu’on sait déjà qu’en 1997, la commission supérieure des monuments historiques se réunira deux fois moins souvent ; soit deux fois moins de classements, pour cause de restrictions budgétaires. Ce sont donc des dizaines d’édifices qui sont susceptibles d’être démolis : citons dans l’immédiat la destruction d’immeubles dans la rue Joubert et celle à venir du cœur d’îlot, rue Louis-le-Grand, à l’emplacement de Paribas – pour les masochistes, recommandons la lecture de la chronique nécrologique de Sites et Monuments. Gageons que les victimes seront spécialement l’architecture du XXe siècle et le patrimoine industriel, comme on l’a déjà observé à propos de plusieurs sites promis à la démolition. Mais ce ne sont pas seulement les travaux de restauration et les protections qui sont frappés par la récession, ce sont aussi les emplois : conservateurs, documentalistes, etc. ne sont plus recrutés qu’au compte-gouttes ; tant pis pour les nouvelles générations.

De la maladie
S’il est pourtant un secteur dans lequel l’activité valoisienne n’a pas failli, c’est en matières de textes : énième réforme de la Commission supérieure, toilettage du décret d’application de la loi sur les Monuments historiques, réforme des commissions départementales des objets mobiliers, en attendant leur suppression en 1997, va-et-vient d’organigrammes qui, au gré des publications administratives, font disparaître par caprice des services entiers (l’Inspection des monuments historiques dans Patrimoine 97 mode d’emploi, ou les Directions régionales des Affaires culturelles portées... en annexe !). Sans que pour autant cet effort soit efficace : le conflit de Rodez montre l’archéologie dépourvue des moyens légaux pour imposer aux promoteurs et aménageurs la dépense de la fouille. Quant à la législation sur les sorties d’œuvres d’art, elle a permis, depuis 1993, 12 000 autorisations de sortie contre 39 interdictions – "une loi qui ne s’applique pas est une loi odieuse", a écrit Montesquieu.

Congratulations
Pourtant, tout est tenté pour faire croire que tout va bien : chaque année, les Journées Portes ouvertes recensent le moindre visiteur gratuit ; les conférences de presse s’auto-congratulent ; les Entretiens du patrimoine célèbrent l’union des sciences sociales et de l’administration à coups de millions de francs ; l’enseignement de l’École du patrimoine est envié du monde entier. Mais derrière l’unanimisme factice, l’inquiétude grandit. Car l’opinion conteste le mode de restauration des monuments, le manque de concertation de l’administration, la suppression de la Revue des Monuments historiques, l’absence de politique archéologique, les projets dispendieux et désuets pour le Musée des monuments français, le malthusianisme dans le recrutement, bref, la pensée unique patrimoniale. Il faut donc "serrer les boulons". C’est ce que suggère dans son rapport Pour une refondation de la politique culturelle,  la commission d’étude de la politique culturelle de l’État : on y explique que la notion de patrimoine subit une "extension non maîtrisée", dont les effets sont "stérilisants" et qui doit être corrigée par la "politique culturelle". Car ce n’est qu’une fois rangé dans les objets de la "politique culturelle", entendez les moyens de se former "une conscience citoyenne dans sa plénitude", que le patrimoine pourra bénéficier des sollicitudes juridiques et financières du "service public". Point de salut hors de cette détermination étatique, tout le reste n’est qu’"aspect affectif, voire passionnel, d’une mémoire sans critères ni limites".
On comprend que le seul espoir du peuple-citoyen, la Fondation du Patrimoine, qui devait faire souffler un espoir de libération sur ce système orwellien recule de jour en jour. Huit mois après que le Parlement en eut adopté le principe, la Fondation est enfin reconnue d’utilité publique. Des personnalités sont pressenties : sauront-elles réintroduire un peu de diversité, d’oxygène, de vie dans le bric-à-brac néo-jacobin ? C’est ce que chacun espère.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°34 du 1 mars 1997, avec le titre suivant : Le pire est derrière nous

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