Vendredi 22 novembre 2019

L’aiguille d’acupuncture de Prune Nourry

Par Élisabeth Couturier · L'ŒIL

Le 29 août 2017 - 601 mots

Chaque mois, Élisabeth Couturier présente un objet cher à un artiste.Ce mois-ci...

FETICHE. « Mon Choix se porte sur l’aiguille d’acupuncture traditionnelle chinoise, celle qui possède une partie en inox et l’autre en cuivre, j’aime en particulier le côté rouge du métal », explique la sculptrice Prune Nourry, qui apprécie cet élément pour sa forme rigide autant que pour sa puissance symbolique. Un objet chéri avec lequel elle entretient, depuis plusieurs années, une relation intime : « J’ai commencé des séances d’acupuncture en arrivant à New-York, il y a six ans, car j’habitais à proximité du quartier chinois. En fait, j’ai tout de suite été séduite par la philosophie de la médecine chinoise qui privilégie une approche préventive et holistique de la santé, plutôt qu’une approche curative, comme en Occident. J’avoue que, pour mes propres séances, je préfère les aiguilles japonaises, plus fines, et qui font moins mal ! » Curieux paradoxe, en effet, que ces aiguilles qui permettent de se sentir mieux, mais qui, d’abord, piquent lorsqu’on les plante dans la peau. Cet effet contradictoire est à l’œuvre chez Prune Nourry. Démonstration faite avec La destruction n’est pas une fin en soi, l’immense Bouddha de plâtre blanc (38 m !) créé par elle en hommage aux Bouddhas de Bâmiyân détruits par les talibans en 2001 et présenté en plusieurs morceaux à travers les étages du Musée Guimet. Certaines parties du corps de sa divinité (tête au dernier étage, main au premier, et pied au rez-de-chaussée) sont criblées d’aiguilles, ici judicieusement remplacées par des bâtons d’encens rouges. Violence d’un côté, soin de l’autre. Un mantra qui lui convient : « J’aime l’idée de réparation, de rééquilibrage, qui accompagne la pratique de l’acupuncture : ça pique, mais ça répare ! » Un temps de réflexion, puis une évidence : « Et, comme par hasard, j’ai découvert l’acupuncture, ses aiguilles et son pouvoir bienfaisant peu de temps avant de me rendre en Chine pour entamer un long cycle de sculptures in situ », déclare l’artiste, consciente que cette coïncidence n’en est peut-être pas une. Intitulée Terracotta Daughters, l’œuvre qu’elle évoque s’inspire de la célèbre armée en terre cuite de soldats de Xi’an, retrouvée en Chine dans le mausolée de l’Empereur Qin, en 1974. Sur le même modèle, mais opérant un spectaculaire détournement, Prune Nourry a réalisé, grâce à l’aide d’artisans locaux, une armée de cent huit petites filles chinoises, elles aussi en terre cuite, dans une posture similaire, et qu’elle a enterrées en 2015 dans un lieu secret en Chine, après les avoir montrées à Shanghai, Paris, Zurich, New York et Mexico. L’excavation de l’ensemble aura lieu en 2030, date qui, selon les démographes, marquera l’apogée du déséquilibre hommes-femmes en Chine résultant de la sélection du sexe à la naissance. Pour revenir aux aiguilles d’acupuncture proprement dites, elles sont apparues, sur certaines de ses sculptures, comme des rayons solaires irradiant une figure, un membre, et faisant ressortir l’énergie interne d’un corps. Elle dit : « Selon la philosophie orientale, l’acupuncture travaille sur le Qi, autrement dit le flux invisible qui circule à travers le corps. Et si, formellement, une aiguille seule est intéressante, c’est en nombre qu’elles offrent de plus grandes possibilités plastiques. » C’est pourquoi l’artiste les a utilisées, entre autres, dans une installation pour laquelle elle avait transformé sa galerie parisienne en salon de foot-massage, puis a répété l’expérience à New York, dans un vrai salon de foot massage de Chinatown. Fine et gracieuse, réfléchie et audacieuse, cette ancienne élève de l’École Boulle, section sculpture sur bois, a su transmettre dans son travail l’énergie vitale dont les aiguilles d’acupuncture sont conductrices. Une manière d’effacer la frontière entre l’art et la vie.

« Holy Carte Blanche à Prune Nourry »,
jusqu’au 18 septembre 2017. Musée national des arts asiatiques - Guimet, 6, place d’Iéna, Paris-16e, www.guimet.fr.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°704 du 1 septembre 2017, avec le titre suivant : L’aiguille d’acupuncture de Prune Nourry

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