Dimanche 25 février 2018

A la gloire du Roi des Français

L'ŒIL

Le 28 juillet 2008

En 1837 l’architecte Félix Duban signe un unique album d’aquarelles décrivant certains des principaux monuments du Paris de Louis-Philippe. Cet « album du duc d’Orléans » où se mêlent intimement l’art et la politique, est aussi un irremplaçable témoignage sur le Paris du milieu du siècle. Une description pleine de vie montrant la capitale juste avant les bouleversements d’Haussmann et de Napoléon III.

Superbe objet d’art, irremplaçable témoignage des transformations du Paris de Louis-Philippe en même temps que cadeau diplomatique, « l’album du duc d’Orléans » s’offre à de multiples interprétations renforçant en quelque sorte la beauté intrinsèque des treize planches de Duban dont il se compose (onze vues de monuments, une page de titre et une récapitulative).

Retracées en introduction de ce fac-similé que publient ce mois-ci les éditions Alain de Gourcuff, les circonstances dans lesquelles cet unique album a été exécuté expliquent sa présence à Berlin où il fut envoyé à peine terminé. Le trône de Louis-Philippe, le tout nouveau Roi des Français né des barricades de juillet 1830, ne fut pas aussi assuré qu’on pourrait le penser rétrospectivement aujourd’hui, lorsqu’on considère ses presque vingt ans de règne. Il fut ainsi confronté à une perpétuelle agitation intérieure nourrie de toutes les oppositions, celle des légitimistes comme celle des républicains : chacun garde en mémoire l’équipée de la duchesse de Berry ou les barricades de juin 1832, consécutives aux funérailles du général Lamarque et dont Hugo a retracé l’épopée dans Les Misérables. La situation n’était pas plus stable à l’extérieur : les anciennes monarchies regardaient avec méfiance un gouvernement dont la solidité ne paraissait pas vraiment assurée. Les attentats contre la personne même du roi ne se succédaient-ils pas avec une inquiétante régularité ?

L’Autriche, la Prusse, la Russie considéraient avec suspicion la dynastie d’Orléans. Elles surent le manifester lorsque Louis-Philippe chercha à marier son fils aîné, Ferdinand, Prince Royal, duc d’Orléans. Les portes qui se seraient ouvertes à l’héritier d’une branche cadette se fermèrent au potentiel successeur du roi-citoyen. Metternich refusa ainsi l’archiduchesse Thérèse de Habsbourg dont le père, l’archiduc Charles, ira alors jusqu’à dire à l’ambassadeur de France que sa fille « ne se sentirait pas la force d’affronter les dangers auxquels la famille royale de France était exposée ». Ferdinand n’en entreprit pas moins de conquérir une épouse. C’est en partie dans cette perspective qu’il fit avec un de ses frères cadets, le duc de Nemours, en 1836, le voyage d’Allemagne (dont sortira finalement son mariage avec une nièce du roi de Prusse, Hélène de Mecklembourg-Schwerin). Les quel-ques semaines qu’ils passèrent à Berlin, capitale en plein essor d’un royaume de Prusse devenu la principale puissance d’Europe du nord, furent au centre de leur séjour. Le duc d’Orléans s’y lia avec le prince héritier de Prusse, comme lui amateur d’art et tout spécialement d’architecture. Il connaissait l’architecte Pierre Fontaine, lui avait demandé ouvrages et dessins de ses projets, et se tenait au courant de l’évolution des arts à Paris par l’intermédiaire du célèbre savant Alexandre de Humboldt, correspondant presque obligé entre les capitales française et prussienne. C’est à la demande du Kronprinz que le duc d’Orléans fit exécuter, à Paris, un album qui devait reproduire les principaux bâtiments construits ou achevés depuis le début du règne de Louis-Philippe. Rapidement mis en train, il fut achevé un an plus tard et probablement donné à l’occasion de son mariage, finalement conclu en partie grâce aux princes de Prusse, en mai 1837. Cadeau diplomatique donc, l’album met habilement en valeur une des principales réalisations de la monarchie de Juillet à ses débuts. Sous l’impulsion de Thiers, ministre des travaux publics et du commerce, et pour relancer l’activité économique par ce qu’on appellerait aujourd’hui une politique de grands travaux, Louis-Philippe avait fait voter, en avril 1833, une loi destinée à favoriser l’achèvement des constructions commencées sous l’Empire et abandonnées par la Restauration. La liste en était longue, mêlant les monuments anciens à restaurer, comme la basilique de Saint-Denis, aux édifices de pur prestige et monuments commémoratifs, tels le Panthéon, l’Arc de Triomphe de l’Étoile ou la colonne de la Bastille, à des églises (la Madeleine), des bâtiments publics (la Chambre des Députés, la Cour des Comptes, l’Institut), des institutions savantes (le Muséum d’Histoire naturelle, la Bibliothèque « nationale », à construire entièrement, l’Institut des sourds-muets), sans oublier de pures opérations d’urbanisme, pont et place de la Concorde, rond-point des Champs-Élysées. Comme le souligna Thiers à la Chambre, « la Révolution de Juillet aura terminé les édifices commencés à la fois par l’Ancien Régime, par la Révolution, l’Empire et la Restauration et aura terminé ce qu’aucun gouvernement ne sût faire avant elle. Un monument éternel s’élèvera à la gloire de vos armées, vous aurez ouvert un magnifique asile à vos morts illustres, vous aurez dignement logé les sciences, enfin vous aurez fait ce qu’il y a de plus rare au monde, vous aurez fini quelque chose ». La carrière de Félix Duban, prix de Rome d’architecture en 1823, commençait alors à prendre son plein essor. Il avait été nommé à la tête du chantier de l’École des Beaux-Arts en 1832, et dirigeait depuis 1836 la restauration de la Sainte-Chapelle. Il possédait un indéniable talent de dessinateur. Il fut donc naturellement choisi pour exécuter l’album projeté, décider des monuments représentés (parfois par deux planches successives) et assurer la mise en page. La place de la Concorde, l’Arc de Triomphe de l’Étoile, le Palais d’Orsay (détruit en 1871, il se trouvait à l’emplacement actuel du Musée d’Orsay), l’église de la Madeleine et celle de Notre-Dame de Lorette, la Colonne de la Bastille, et l’École des Beaux-Arts sont ainsi évoqués, mêlant tous les régimes qui s’étaient succédés depuis 1789, à l’exception notable de la première République.

L’album regroupant en un même ensemble des vues ou des compositions sur un sujet commun ou non était, depuis le début du siècle, devenu un genre en soi. Il avait connu son épanouissement sous la Restauration avec la lithographie : on ne comptait plus les albums de voyage, les albums de monuments, illustrant des textes littéraires à la mode comme ceux de Walter Scott, pour ne rien dire des livres d’étrennes qui fleurissaient à la fin de chaque année, sur le modèle des keepsakes anglais et de leurs fines gravures sur acier. L’œuvre de Duban s’inscrit donc dans un genre très déterminé, tout en s’en écartant sous plusieurs aspects. Le premier est d’abord son unicité. Il s’agit d’aquarelles originales, qui ne furent jamais reproduites par la gravure, un ensemble destiné à un usage privé, un objet de luxe, coûteux – il fut somptueusement relié – et conçu avec le plus grand soin. Mais c’est surtout dans la virtuosité avec laquelle Duban a réalisé sa commande que l’album du duc d’Orléans se sépare de la production courante. Duban met véritablement en scène ses monuments, par un cadre à chaque fois nouveau et toujours approprié, toujours significatif : le fronton de la Madeleine sculpté par Henri Lemaire surmonte ainsi la vue générale de l’église ; un aigle impérial, avec dans ses serres la Légion d’honneur – autre création de Napoléon – tient dans son bec les deux cordons supportant un somptueux cadre d’architecture octogonal, avec au centre l’Arc de Triomphe, à droite et à gauche les deux bas-reliefs du Départ des Volontaires de Rude et le Triomphe de Cortot. L’anecdote n’est pas absente, comme dans la représentation de la place de la Concorde, avec trois vignettes représentant l’érection de l’obélisque. Duban sait jouer de l’illusion des matières – le marbre, la pierre, l’or, le bronze et même la porcelaine – ainsi dans le frontispice qui déploie un collier de fausses médailles où sont dépeints artistes et mécènes célèbres de l’Antiquité aux temps contemporains. Au rang de ceux-ci, bien entendu, Louis-Philippe ne manque pas : le contexte politique n’est jamais absent, comme le soulignent avec justesse les commentaires très détaillés et bien informés rédigés spécialement pour cette édition, qui explicitent également l’histoire de chaque édifice. Mais au-delà du déploiement de son talent de peintre, au-delà aussi de toute signification politique, Duban a su magistralement donner la vie à ses vues urbaines. Des troupes défilent, un omnibus passe, un bateau à vapeur circule sur la Seine, des élégants conversent, on se rend à l’église, on fait une promenade à cheval : c’est tout un Paris disparu et pourtant encore si proche et si familier que Duban a ainsi inscrit dans ces pages, et qui renaît encore aujourd’hui, pour le plaisir et la délectation du lecteur.

« Vues de quelques monuments de Paris achevés sous le règne de Louis-Philippe Ier », introductions de Sylvain Bellenger et Caroline Matthieu, éd. de Gourcuff, 112 p., 950 F.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°506 du 1 mai 1999, avec le titre suivant : A la gloire du Roi des Français

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