Jean-François Bodin le restructurateur

Par Gilles de Bure · L'ŒIL

Le 1 décembre 1999

Le Musée d’Art moderne de la Ville de Paris, le Musée Matisse à Nice, le Musée Granet à Aix-en-Provence, le Musée de Montmajour en Arles, la Fondation Émile Hugues à Vence, le Musée des Monuments français (devenu, depuis, la Cité de l’architecture) à Paris, le Château des Ducs de Bretagne à Nantes, le Musée des Beaux-Arts de Tourcoing, le Musée des Beaux-Arts de Cambrai… Jean-François Bodin aligne les musées comme à la parade. Il les réhabilite, les reconvertit, en repense la muséographie et, souvent, leur adjoint une extension contemporaine. Il en va de même des galeries parisiennes dont beaucoup lui doivent leur « atmosphère » : Yvon Lambert, Leif Stähle, Claire Burrus, Renos Xippas, Laage-Salomon… Musées, galeries, muséographie, sans oublier une série impressionnante de scénographies de grandes expositions : « Alberto Giacometti », « André Derain », « Jean Fautrier », « Histoires de musées », « Voltaire et l’Europe », « L’Expressionnisme allemand »… comme si, décidément, Jean-François Bodin n’était qu’un homme de l’art pour l’art. Sans compter qu’il est également un très sérieux collectionneur d’art contemporain, avec un penchant marqué pour des talents aussi divers que Blais, Morris, Ryman ou encore Toroni… Ce serait là singulièrement limiter sa pratique. Comme tout architecte, il a, à son actif, des usines et des logements, des immeubles de bureaux et des maisons particulières, des boutiques et des show-rooms, des aménagements d’aéroports et des plans d’urbanisme. Même si, là encore, se succèdent une litanie de grands noms liés à la création : Yves Saint-Laurent, Thierry Mugler, Charles Kammer, Olivier Massart… Musées donc. Il fallait une telle expérience pour s’attaquer à la restructuration d’un monstre tel que le Centre Pompidou. Une expérience doublée d’une intelligence et d’une modestie rares pour se confronter au travail des deux architectes concepteurs du Centre, Renzo Piano et Richard Rogers. « Cela s’est fait sans heurt. Le bâtiment est formidable, avec des détails sublimes et une souplesse de fonctionnement exemplaire. Quant à la cohabitation avec Renzo Piano, elle a été marquée du signe de son extrême élégance », confie Bodin. À Piano les abords, le Forum, les espaces communs et les terrasses. À Bodin la Bibliothèque, le Musée et les espaces d’expositions temporaires, soit la bagatelle de 35 000 m2, c’est-à-dire l’exacte moitié de la surface totale du bâtiment. Le tout réalisé en 14 mois et dans un budget de 105 MF. « Il s’agissait en fait de trois histoires différentes, ajoute Bodin, puisque trois espaces et trois fonctions essentiellement différentes cohabitent dans le programme. » La première de ces trois histoires concerne la Bibliothèque publique d’information dont les 14 000 m2, destinés à accueillir 2 000 lecteurs, fonctionnent comme une machine. Dorénavant, la Bpi dispose d’un accès indépendant à partir de la mezzanine nord et surtout d’un confort d’accueil, d’une souplesse d’utilisation, optimisés notamment par une bien meilleure répartition des circulations et une exploitation savante de la lumière : « La Bibliothèque est essentiellement un outil. C’est un projet culturel certes, mais aussi un projet social. Et c’est cette dualité qui a guidé toute notre action. »
La deuxième histoire concerne le Musée national d’Art moderne qu’on aura du mal à reconnaître tant il est, enfin, devenu lui aussi un outil performant. Clarté, lisibilité, logique, progression, lumière, scansion dominent dorénavant la traversée de l’art au XXe siècle. L’idée longtemps caressée de donner une identité au Musée est enfin devenue réalité : « Un musée pour moi, c’est avant tout une collection. Et cette collection, il convient de la donner à voir dans les meilleures conditions possibles. Il s’agissait pour nous, ici, de repenser tout l’espace, mais avec le même respect que pour un bâtiment du XVIIIe. L’absorber mais surtout ne pas le cacher. Avec le Centre, Piano et Rogers ont édifié l’un des bâtiments fondateurs de l’architecture contemporaine et ceci aussi était essentiel à prendre en compte. » Résultat, un espace dégagé, une rue suspendue entre ciel et terre, un déploiement des collections accru, un gain de 4 000 m2 obtenu par la récupération de huit trames mal utilisées, du rythme, une alternance harmonieuse des espaces et des temporalités. On retrouve cette même rigueur et cette même simplicité, malgré un découpage très différent, tout au long des 6 000 m2 réservés, au sommet du Centre, aux espaces – ils sont au nombre de trois aux surfaces et aux destinations variables – d’expositions temporaires. Soit une architecture du vide, modulable à l’extrême et, une fois encore, respectueuse du bâtiment originel tout en privilégiant l’utilisation. À qui s’étonne de ce que ce parangon de fluidité qu’est le Centre Pompidou le soit devenu plus encore, Jean-François Bodin répond, l’œil et la moustache soudainement plissés : « Ça n’est au fond qu’une simple adaptation aux données réelles de l’an 2000. Plus rien n’est monolithique, nous sortons à l’évidence du contexte linéaire pour entrer dans un système de réseaux. C’est en fait tout simple. »

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°512 du 1 décembre 1999, avec le titre suivant : Jean-François Bodin le restructurateur

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