Hanoi, la ville de toutes les nostalgies

L'ŒIL

Le 1 juin 2001

La cité du « Dragon qui s’envole » a gardé la mémoire de son histoire dans ses pierres. Des pagodes sans âge aux édifices modernes d’inspiration soviétique ou chinoise, en passant par les avenues coloniales qui rappellent l’empreinte de la France, tous les styles se côtoient dans cette ville née sous le signe de l’eau du fleuve Rouge.

Il pleuvra sans doute quand vous arriverez à Hanoi, à moins que vous ne vous y trouviez pendant l’assez brève saison sèche (d’octobre à février). Mais cela n’aura guère d’importance, la pluie y est douce et légère comme un souffle de brise et les chapeaux coniques faits de latanier et de bambou vous en préserveront. Hanoi est de ces villes à qui sied l’élément liquide, elle qui doit tout au fleuve Rouge, à son delta fertile et à ses affluents. Hanoi, capitale du Tonkin, protectorat français d’Indochine. Comment ne pas se souvenir que, comme à Madagascar ou en A.O.F., les Français purent longtemps se croire ici chez eux ? Même aujourd’hui débaptisés, le lycée Albert-Sarraut, le pont Paul-Doumer, la rue Puginier fleurent bon la Troisième République laïque et civilisatrice. Une présence de cent ans ne s’efface pas facilement : tout près de l’Opéra se trouve le café Gide et un droguiste à l’ancienne propose sur sa vitrine « ménage et hydrothérapie ». Coloniale pendant un siècle, provinciale longtemps, d’autant plus puritaine que sa rivale méridionale Saïgon s’enchantait du compromis avec l’Amérique, Hanoi jette sa gourme. Le mètre carré y devient hors de prix. Les cyclomoteurs assourdissent les larges avenues arborées, la population arrive de partout. Les petites échoppes ouvertes jour et nuit pullulent à même le trottoir, et, dès la sortie de la ville, le moindre arpent est semé de riz. Naguère encore résidence paisible, un peu alanguie, Hanoi est devenue métropole frénétique. Les klaxons stridents recouvrent désormais le chant des oiseaux. Sortez à l’aube, seul moment de la journée où se perçoit la discrète mélodie du ciel effleurant les lacs. Les fleurs écarlates des flamboyants colorent la brume humide. Une laque précieuse et vivante s’offre au regard de toute éternité.

Il pleuvra sans doute quand vous arriverez à Hanoi, à moins que vous ne vous y trouviez pendant l’assez brève saison sèche (d’octobre à février). Mais cela n’aura guère d’importance, la pluie y est douce et légère comme un souffle de brise et les chapeaux coniques faits de latanier et de bambou vous en préserveront. Hanoi est de ces villes à qui sied l’élément liquide, elle qui doit tout au fleuve Rouge, à son delta fertile et à ses affluents. Hanoi, capitale du Tonkin, protectorat français d’Indochine. Comment ne pas se souvenir que, comme à Madagascar ou en A.O.F., les Français purent longtemps se croire ici chez eux ? Même aujourd’hui débaptisés, le lycée Albert-Sarraut, le pont Paul-Doumer, la rue Puginier fleurent bon la Troisième République laïque et civilisatrice. Une présence de cent ans ne s’efface pas facilement : tout près de l’Opéra se trouve le café Gide et un droguiste à l’ancienne propose sur sa vitrine « ménage et hydrothérapie ». Coloniale pendant un siècle, provinciale longtemps, d’autant plus puritaine que sa rivale méridionale Saïgon s’enchantait du compromis avec l’Amérique, Hanoi jette sa gourme. Le mètre carré y devient hors de prix. Les cyclomoteurs assourdissent les larges avenues arborées, la population arrive de partout. Les petites échoppes ouvertes jour et nuit pullulent à même le trottoir, et, dès la sortie de la ville, le moindre arpent est semé de riz. Naguère encore résidence paisible, un peu alanguie, Hanoi est devenue métropole frénétique. Les klaxons stridents recouvrent désormais le chant des oiseaux. Sortez à l’aube, seul moment de la journée où se perçoit la discrète mélodie du ciel effleurant les lacs. Les fleurs écarlates des flamboyants colorent la brume humide. Une laque précieuse et vivante s’offre au regard de toute éternité.

D’abord lové dans une boucle du fleuve Rouge avant de prendre son essor, Hanoi, tel le dragon du Livre des changements, se tient parfois caché sous les eaux, se montre sur la rizière, peut sombrer dans les abîmes mais aussi voler dans le ciel et s’élever au zénith. Une litanie de noms accompagne les transformations de cette cité sans cesse renaissante : en 1010, l’antique Dai-La, qui fut longtemps un chef-lieu de protectorat chinois, devient capitale impériale sous le nom de Thang-Long qui signifie justement « Dragon qui s’envole ». L’édit de fondation raconte comment Ly Thai Tô, premier souverain de la dynastie des Ly, lui donna son statut de capitale impériale ainsi que ce nom pour avoir, au cours d’un voyage, remarqué les dispositions bénéfiques du site et vu un dragon d’or surgir et s’envoler dans les airs. Au gré de sa fortune, la ville s’est encore appelée Dông-Dô, « Capitale de l’Est », au XIVe siècle, puis Dông-Kinh qui dérivera en « Tonkin » chez les Occidentaux, puis Hà-Nôi, « En deçà du fleuve » à partir de 1831, sans compter l’usuel Ke-Cho, « Grand Marché ». Aussi comprend-on que Hanoi soit la ville de toutes les nostalgies, du souvenir persistant de toutes les mutations depuis son émergence des eaux primordiales jusqu’à aujourd’hui.

Une épée d’or jaillie du lac
Ces strates sont d’ailleurs parfaitement visibles dans le paysage urbain contemporain où s’interpénètrent les lacs, la végétation omniprésente, les larges avenues coloniales terminées par des édifices du plus pur éclectisme beaux-arts, des pagodes sans âge abritées sous les arbres, un hérissement d’édifices d’obédience soviétique, une rue longée par un pan de la citadelle impériale, quelques tours de verre timidement dressées vers le ciel à l’instar des modèles venus de Singapour ou des villes nouvelles chinoises.

Première étape de la nostalgie hanoienne, Hoàn-Kiêm, le lac de l’Epée restituée ou Petit-Lac. Sur la surface vert émeraude, derrière le rideau des flamboyants, on aperçoit sur son îlot le temple de la Tortue qui commémore un autre événement légendaire : au début du XVe siècle, un seigneur appelé Lê Loi prend la tête d’une révolte contre la domination chinoise. Il reçoit bientôt une épée d’or jaillie du lac, signe surnaturel le désignant pour combattre les Ming. Après dix années de guerre, il devient empereur sous le nom de Lê Thai Tô et organise sur cette rive une cérémonie marquée par de nouvelles manifestations extraordinaires. Alors que le souverain se prosterne, l’épée jaillit toute seule hors de son fourreau avant de venir se poser sur une tortue qui disparaît sous l’eau en emportant l’arme. Au bout du pont rouge vif, une seconde île accueille le temple de la Montagne de jade, dédié aux lettres comme l’indique la tour du Pinceau située après le premier portail. Aménagé en promenade sur son pourtour, accueillant le matin très tôt les habitants du voisinage pour leur gymnastique, le soir les amoureux discrets, ceint d’un boulevard circulaire, le Petit-Lac fut un pivot de la ville coloniale et vit s’ériger, à partir de la fin du XIXe siècle, toute une série d’édifices dont il reste quelques habitations et commerces. C’est dans les bistrots aux tables basses et tabourets miniatures de ce quartier, où le tramway passait encore naguère dans son grincement de ferraille, que le romancier Bao Ninh a placé maintes scènes de son poignant Chagrin de la guerre. Aujourd’hui, la poste surmontée de son horloge cubique et le monolithique immeuble du Comité populaire écrasent de leurs masses austères l’élégant ordonnancement du lac. Une échappée vers l’Ouest mène à la cathédrale Saint-Joseph, extraordinaire construction de l’Eglise missionnaire militante, consacrée à Noël 1886. Est-elle réellement néo-gothique ? Elle est surtout fortifiée, bâtie à une époque où le sang des martyrs de l’évangélisation était encore frais, et semble toujours prête à la défense. De l’autre côté, vers l’Est, la percée de la rue Trang-Tiên débouche sur le théâtre municipal en une composition urbaine calquée sur l’avenue de l’Opéra à Paris, en réduction et avec palmiers. Derrière ce rêve digne de Fitzcaraldo, inauguré en 1911 et empruntant sa silhouette ainsi que plusieurs éléments de décor au Palais Garnier, s’élève depuis peu un autre rêve, tourné vers l’avenir, l’hôtel Hilton. En poussant un peu plus loin en direction du fleuve, on atteint le Musée d’Histoire construit en 1931 pour abriter les collections de l’Ecole française d’Extrême-Orient : outre la familiarisation avec le passé du Vietnam dans sa version orthodoxe, sa visite permet de découvrir le prototype de l’architecture moderne indochinoise prônée par le Prix de Rome Ernest Hébrard, alors qu’il dirigeait les services d’architecture de l’administration locale dans les années 20. Par contraste, quelques pas au Nord du Petit-Lac conduisent au cœur du quartier des Trente-six rues, chiffre faste et dénomination dérivée de la division administrative mise en place au XVe siècle. Chaque unité, appelée phuong, transpose dans le contexte urbain une conformation d’origine rurale. Comme les villages, les phuong se structurent autour du dinh, la « maison commune » qui abrite le culte du génie local et dont il subsiste plusieurs exemples. Les phuong se caractérisent aussi par une activité spécialisée et les rues portent encore les noms des différentes productions, qu’il s’agisse de la soie, du sucre, du cuivre ou du papier. C’est là le Hanoi pittoresque, surpeuplé, industrieux, celui des boutiques ouvertes sur la rue, vitrines à tous vents des « maisons en tubes de bambou », désignation imagée qui tient aux dimensions frappantes de ces constructions larges de deux à quatre mètres, alors qu’elles peuvent atteindre jusqu’à 60 mètres de profondeur. Cette cité de villages dans la cité, où se fabriquent et s’écoulent les productions artisanales ainsi que les biens manufacturés, se termine au Nord par le marché Dong Xuan, construit par les Français en 1906, point d’orgue de l’animation commerciale de Hanoi.

Autre paysage, désert en comparaison des Trente-six rues, le quartier Ba-Dinh conjugue une extraordinaire juxtaposition de motifs urbains. Le long de la rue Phan-Dinh-Phung, on longe la muraille de briques de la citadelle construite au début du XIXe siècle par l’empereur Gia Long. La porte Nord conserve l’impact des boulets de canon lancés depuis le fleuve par les navires du capitaine Henri Rivière en 1882, lors de l’offensive qui conduira à la mainmise française sur la région. Largement détruite par le colonisateur, la citadelle conserve néanmoins sa tour du Drapeau, poste d’observation et signal de puissance de la dynastie Nguyên où flottait l’étendard impérial lors des cérémonies. Aire militaire, le périmètre est interdit, à l’exception du Musée de l’Armée qui exalte les victoires nationales par une forêt de lambeaux d’avions français et américains, et initie l’amateur aux subtilités stratégiques de la bataille de Diên Biên Phu à l’aide d’une immense maquette. Dans ce quartier, qui est aussi celui des ambassades logées dans de somptueuses villas de la période coloniale, toutes les conflagrations de l’histoire vietnamienne semblent s’être donné rendez-vous. Perchée sur sa colonne cylindrique, la gracile pagode au Pilier unique s’ouvre telle une fleur de lotus. Fondée en 1049, elle constitue un symbole pérenne de Hanoi.

Du mausolée de l’oncle Hô au temple de la Littérature
Autour de cet axe fragile gravitent le mausolée de Hô Chi Minh gardé par des soldats aux uniformes d’un blanc impeccable, une géante statue de Lénine érigée en 1985 que les jeunes Hanoïens surnomment Johnnie Walker en raison sans doute de l’inexorable marche en avant de l’histoire, la massive Assemblée nationale construite avec l’aide du « grand frère » russe, le siège du Parti communiste installé dans l’ancien lycée Albert Sarraut, le lycée chic du Hanoi colonial, puis l’élégant, moderniste et très fermé cercle sportif des années 30, réservé aux cadres du régime, et enfin le palais présidentiel, ancien palais du gouvernement général de l’Indochine bâti sur le modèle d’un hôtel noble italien, en lisière d’un immense parc. L’oncle Hô refusait d’y habiter, préférant sa modeste maison située tout près, dans la verdure, tout comme il aurait souhaité une brève crémation à l’heure de sa mort plutôt que l’encombrante demeure où il repose. C’est sur la place Ba-Dinh entièrement pavoisée de rouge qu’il proclama l’indépendance du Viêtnam, le 2 septembre 1945. Au Sud de cet ensemble où l’histoire nationale s’écrit du plus lointain passé, se tient le temple de la Littérature, l’un des monuments majeurs de la ville. Fondé en 1070 par l’empereur Ly Thanh Tông, il célèbre Confucius et à travers lui les générations de fonctionnaires qui ont assuré l’assise politique de la société vietnamienne. Passée la porte d’entrée récemment restaurée, se succèdent cinq cours aménagées en jardins et agrémentées de bassins. Chaque élément de ce temple, qui abrita la première université nationale, possède une signification précise. Ainsi, l’avancée vers le sanctuaire correspond-elle symboliquement à la progression vers la sagesse. Le site évoque les concours triennaux, système de recrutement des mandarins sous forme d’assemblées en plein air où les candidats planchaient sur le corpus traditionnel afin d’accéder au rang de docteur. De part et d’autre du bassin de la Clarté céleste se dressent deux rangées de 82 stèles portées par des tortues de pierre sur lesquelles se lisent les listes des lauréats entre 1442 et 1779 tandis que la rayonnante porte de la Constellation des Lettres forme l’emblème officiel de la ville de Hanoi.

Avant de quitter la capitale du Viêtnam, longeons la rive du lac de l’Ouest bordé de pagodes telle Kim Liên à laquelle on accède par une étroite bande de terre bordée par les eaux. Derrière sa porte massive le calme est saisissant, le tohu-bohu de la circulation urbaine oublié et la fraîcheur du jardin bienvenue. Avant de devenir un lieu de culte, l’endroit fut d’abord, au XVIIIe siècle, une maison de repos à l’usage des seigneurs Trinh. Hormis quelques industries, comme celle du papier, et la pollution effective du lac, cette partie de Hanoi conserve sa vocation résidentielle et d’agrément avec une alternance d’hôtels, de villas coloniales rénovées, de villas récentes bâties sur un modèle alliant architecture asiatique compartimentée et éléments décoratifs à l’occidentale.

Le pont Long-Biên rescapé de la guerre
La crise asiatique de la fin des années 90 a donné un coup d’arrêt à l’enthousiasme des premières années d’ouverture économique où les responsables présentaient d’ambitieux plans d’aménagement pour laisser place à un souci plus mesuré d’accompagnement des extensions urbaines. Il est passé le temps où une jeune Hanoïenne pouvait naïvement imaginer que le service ferroviaire tout entier avait été cédé à la société Kenwood parce que le premier panneau publicitaire venait d’être apposé sur la gare !

Pour quitter Hanoi, empruntons le pont Long-Biên qui traverse le fleuve Rouge de son kilomètre six cents de ferraille rouillée, tordue et rafistolée. Construite en 1902 par le gouverneur général Paul Doumer, dont il porta le nom, cette agrafe de métal riveté cristallise à elle seule toutes les nostalgies de la cité comme l’exprime le film de Robert Kramer, Point de départ. Mesure-t-on ce que représentait ce pont pour les Vietnamiens au moment de sa construction, quand il leur permit de surplomber le fleuve ancestral, cette source de vie jusqu’alors indomptée ? En dépit des bombardements américains, il tint comme par miracle toute la durée de la guerre. Interdit aux véhicules à moteur, chaque jour d’interminables colonnes de bicyclettes et de cyclo-pousse surchargés s’y croisent dans un silence épais tandis que les berges, les nuages et les eaux ocres se mêlent. Hanoi se tient alors dans sa permanence, entre ciel et terre.

- PARIS, Institut français d’Architecture, 6, rue de Tournon, tél. 01 46 33 90 36, 12 juin-15 septembre.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°527 du 1 juin 2001, avec le titre suivant : Hanoi, la ville de toutes les nostalgies

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