Mardi 11 décembre 2018

A Louvain

Van der Weyden - Primitif et virtuose

Par Sophie Flouquet · L'ŒIL

Le 28 octobre 2009 - 1435 mots

Le musée « M », le musée rénové de Louvain, fait le pari d’organiser une grande exposition dédiée à Rogier Van der Weyden, figure majeure de la peinture flamande du XVe siècle. Un pari aussi réussi qu’audacieux.

Assurément, il n’est pas simple d’organiser une rétrospective de l’œuvre de Rogier Van der Weyden (1400-1464), l’un des plus brillants représentants de la peinture flamande du XVe siècle. Celui qui a su séduire les Italiens lors d’un séjour à Rome en 1450 a été le successeur du célèbre Jan Van Eyck (vers 1390-1441) comme peintre de la cour de Bourgogne… Il a par ailleurs formé un non moins célèbre élève, Hans Memling.
Monter une telle manifestation relève de l’exploit et, ce pour plusieurs raisons. D’abord, car les œuvres de Rogier, peintes sur bois, sont d’une grande fragilité. Leurs propriétaires sont donc peu enclins à leur faire prendre le risque d’un déplacement, surtout lorsqu’elles sont de grand format.
Ainsi de l’époustouflante Descente de Croix du Prado (Madrid), réalisée avant 1443 pour une église de Louvain, qui n’a pas pu retourner vers les Flandres. Achetée vers 1540 par Marie de Hongrie, gouverneur des Pays-Bas espagnols, elle fut ensuite acquise par le roi Philippe II d’Espagne, puis acheminée par bateau : le retable fut miraculeusement sauvé d’un naufrage grâce à son emballage étanche…
Enfin, peu d’œuvres sont attribuées avec certitude au maître dont l’atelier est resté actif une cinquantaine d’années après sa mort, sous la houlette de son fils Pieter. Entre les peintures d’atelier, les œuvres de suiveurs et les copies anciennes et récentes, les contours de son catalogue demeurent ainsi fluctuants.
C’est donc à cette gageure que le musée rénové de Louvain, rebaptisé musée « M » [lire encadré], s’est attelé pour célébrer sa réouverture. Le résultat, scientifiquement convaincant, est assez surprenant par sa scénographie. Les œuvres sont ainsi dispersées dans les très vastes salles du musée, sur fond de cimaises aux couleurs parfois audacieuses. Mais le visiteur ne sera pas déçu, même si la visite est rendue complexe par l’absence totale de cartel dans une autre langue que le flamand… Il sera donc fortement conseillé de se munir du précieux fascicule édité en français, qui permet de se repérer dans les méandres de la production de Rogier.
Le catalogue de l’exposition, lui aussi traduit en français, consiste en une épaisse et très érudite somme sur le peintre, qui fera désormais figure d’ouvrage de référence.

Le peintre change son nom de La Pasture en Van der Weyden
Plus thématique que chronologique, la visite débute par de magistrales tapisseries, illustrant le talent des lissiers bruxellois et tournaisiens. L’une d’entre elles, représentant La Légende de Trajan et d’Herkenbald (Berne, Historisches Museum), constitue aussi un précieux témoignage. Tissée à la demande de l’évêque de Lausanne, elle s’inspire d’une peinture très célèbre de Rogier qui ornait la salle des échevins de l’hôtel de ville de Bruxelles, détruite lors du bombardement de Bruxelles en 1695 par les troupes de Louis XIV. Composée de quatre panneaux sur le thème de la justice (1439), cette commande prestigieuse fut la première passée par la ville flamande après l’installation du peintre à Bruxelles, en 1435. Une fonction officielle de peintre de la Ville avait alors été créée pour lui.
C’est donc à cette date que Rogier abandonne son nom francophone, de La Pasture – il est né vers 1400 dans l’enclave française de Tournai – pour le patronyme flamand Van der Weyden. Rogier conservera un atelier à Tournai, où il s’est formé dans l’atelier de Robert Campin (vers 1378-1444). Identifié avec le Maître de Flémalle, ce dernier dominait alors la peinture à Tournai, même si aucune œuvre de sa main n’a pu être identifiée de manière sûre.
Familier de Campin, Rogier en épouse l’une des proches, Élisabeth Goffart, dont les traits seraient visibles, aux côtés du peintre, sur un petit panneau découvert récemment (vers 1470, New York, collection Alexander Acevedo). Avant 1427, date de son inscription à la guilde de Saint-Luc de Tournai, la corporation des peintres, de nombreuses zones d’ombre demeurent sur le passé de l’artiste, notamment sur sa formation. Il se pourrait ainsi que Rogier ait débuté sa carrière en polychromant des sculptures en bois.

Portraitiste, il assimile les leçon de Van Eyck
Une fois installé à Bruxelles, Rogier acquiert une notoriété rapide. Ce succès est couronné en 1441, à la mort de Van Eyck, par les commandes de la cour de Bourgogne – sans toutefois obtenir de titre officiel. Contrairement à Van Eyck, dont tous les portraits de la famille ducale ont disparu, Rogier fixe durablement l’image du duc Philippe le Bon et de sa famille. L’une des représentations les plus célèbres est cette miniature tirée des Chroniques de Hainaut de Jacques de Guise (vers 1446, Bruxelles, Bibliothèque royale). Aux côtés du duc, vêtu de noir et arborant le collier de la Toison d’or, un personnage est reconnaissable à ses traits fixés par Van Eyck : le chancelier Rolin. C’est lui qui commandera à Rogier un retable pour la chapelle de l’hospice qu’il a fondé en 1443, illustrant le Jugement dernier (Beaune, musée de l’Hôtel-Dieu, non exposé).
Les portraits de Rogier, souvent copiés, témoignent quant à eux de son extraordinaire capacité à retranscrire les émotions. Une image irradie ainsi au milieu des copies et œuvres d’atelier, le Portrait d’un inconnu (1460-1462, Madrid musée Thyssen-Bornemisza). Malgré d’importantes restaurations, cette peinture de la fin de sa vie témoigne avec brio de l’assimilation de la leçon du portrait de Van Eyck. Sur un fond sombre, le visage de l’homme, à l’expression intériorisée, est subtilement modelé par la lumière.
Portraitiste talentueux, le peintre excelle aussi dans la représentation de l’image religieuse. Outre le thème de la Vierge à l’Enfant, sujet de prédilection, Rogier invente un nouveau modèle, appelé à un grand succès : l’image de saint Luc peignant la Vierge. Le peintre réinterprète là une tradition byzantine, faisant le récit de l’évangéliste fixant les traits de la Vierge qui lui sont apparus en vision. Une copie de cette œuvre, dont l’original est conservé à Boston (vers 1500, Bruges, musée Groeninge), illustre la manière dont Rogier en fait un manifeste de son métier : la Vierge s’y prête, comme n’importe quel modèle, à une séance de pose au cours de laquelle le peintre esquisse un dessin, étape préliminaire indispensable...
Plusieurs œuvres ont été réunies à Louvain de manière exceptionnelle. Ainsi de six dessins du XVe siècle portant la marque « R », longtemps considérée comme autographe. Une fois, juxtaposés, ils révèlent l’intervention de plusieurs mains. Ils sont aujourd’hui considérés comme des modèles utilisés au sein de l’atelier. Deux fragments du retable d’une église bruxelloise, figurant Marie-Madeleine (Londres, National Gallery) et saint Joseph (Lisbonne, fondation Gulbenkian), font quant à eux l’objet d’un rapprochement inédit depuis le dépeçage de leur support d’origine.

La Passion selon Rogier Van der Weyden
Un thème domine toutefois la production de Rogier : celui de la Passion. Si La Descente de Croix de Madrid manque logiquement à l’appel – elle est néanmoins évoquée dans l’auditorium par une remarquable installation du vidéaste belge Walter Verdin –, la Pietà de Bruxelles (vers 1441) illustre l’art de l’expression des émotions qui a fait le succès de Rogier. Malgré la raideur du corps mort du Christ, la Vierge y exprime une troublante douleur maternelle, contenue et indicible.
Une Crucifixion, réalisée pour l’abbaye de Scheut (l’original, très abîmé, acheté lui-aussi par Philippe II, est aujourd’hui conservé à l’Escorial de Madrid), fait figure d’unicum dans le corpus de Rogier. D’un rare format monumental, cette peinture tardive et très personnelle – elle aurait été peinte de sa propre initiative –, où le sujet est réduit à l’essentiel, présente un caractère sculptural et ascétique peu courant dans le catalogue de Rogier.
Une sobriété qui contraste avec la richesse iconographique de l’un des chefs-d’œuvre du maître, le Retable des Sept Sacrements (vers 1440-1445, Anvers, musée royal des Beaux-Arts), restauré à l’occasion de l’exposition. Dans un intérieur d’église qui confère une profondeur de champ inhabituelle au tableau, le peintre réalise une synthèse des sept sacrements, réunis autour de la Crucifixion. À lui seul, ce retable illustre le talent du peintre à figurer des sujets complexes, voire abstraits, avec un sens du détail sans précédent.

Biographie

1400
Roger de La Pasture naît à Tournai, où il suivra sa formation.

1435
Peintre officiel de la ville de Bruxelles, il prend le nom de Rogier Van der Weyden.

1436
Travaille pour la cour de Philippe le Bon, duc de Bourgogne.

Vers 1446
Le chancelier Rolin lui commande le polyptyque du Jugement dernier, pour l’hospice de Beaune.

1450
Voyage à Rome. Peint des portraits pour la famille d’Este.

1464
Décès à Bruxelles.

Les habits neufs du musée « M »
Dans le centre historique de Louvain, célèbre pour son architecture flamande médiévale – en partie reconstruite au XXe siècle –, les volumes modernistes parés de travertin du nouveau musée « M » créent un contraste saisissant. Trois ans de travaux auront été nécessaires pour métamorphoser le musée communal Vander Kelen-Mertens en établissement moderne, conçu comme un nouvel espace public au cœur de la ville.
La transformation a été pilotée par l’architecte Stéphane Beel, actif sur plusieurs chantiers culturels belges (agrandissement du centre culturel deSingel d’Anvers et du musée royal d’Afrique centrale de Tervuren…). Deux nouvelles ailes ont ainsi été construites et greffées au bâtiment historique, portant la superficie du musée à plus de 13 000 mètres carrés.
À l’intérieur, le parcours de visite, largement ouvert sur la ville, a été clarifié pour exposer une collection assez éclectique, fruit d’une donation de 1917, principalement liée à l’histoire de Louvain : sculptures brabançonnes, arts décoratifs et peintures nordiques sont ponctués d’hommages à quelques figures locales, comme Constantin Meunier (1831-1905), qui fut professeur à l’Académie des beaux-arts.

Autour de l'exposition
Informations pratiques. « Rogier Van der Weyden, 1400-1464. Maître des passions », jusqu’au 6 décembre 2009. « M », Louvain (Belgique). Tous les jours, de 10 h à 18 h, sauf le lundi et le 1er novembre ; à 22 h le jeudi. Tarifs : 9 et 7 €. www.rogiervanderweyden.be
Un Van der Weyden à Beaune. La France peut s’enorgueillir de conserver l’un des chefs-d’œuvre du peintre : le polyptyque de Beaune. Vers 1446, Nicolas Rolin, chancelier du duc de Bourgogne, commande au maître flamand un retable pour les hospices de Beaune qu’il vient de fonder. Le polyptyque du Jugement dernier, redécouvert en 1836 sous un badigeon appliqué à la Révolution française, a longtemps été attribué à Van Eyck. Mesurant 2,15 m de haut et 5,60 m de long, il constitue une œuvre remarquable qu’il faut absolument aller voir à Beaune (www.hospices-de-beaune.com).

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°618 du 1 novembre 2009, avec le titre suivant : Van der Weyden - Primitif et virtuose

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