Dimanche 24 janvier 2021

Une création toujours en marche

Par Jean-Christophe Castelain · L'ŒIL

Le 27 octobre 2008 - 1043 mots

Malgré les vicissitudes d’un État et d’une société marqués par le passé et gangrenés par la violence, les artistes italiens ont autant que d’autres participé au mouvement des arts depuis 1968.

En dépit d’un contexte défavorable, la création italienne ne cesse de se renouveler depuis 40 ans. Le poids du passé et les turbulences politiques ne sont pourtant pas un terreau favorable à la création. Le patrimoine italien est l’un des plus riches au monde, sinon même le plus riche. Sites antiques, églises, palais et musées trament les villes comme nulle part ailleurs.
À l‘intérieur, autant de trésors, témoignages d’une histoire de l’art en dix volumes. Mais ce qui constitue un atout pour le tourisme, ne l’est pas pour les artistes contemporains. L’État italien investit peu dans la création. Pas ou peu de musées d’art contemporain ou de centres d’art, pas d’acquisition publique, un discours passéiste. Et si ici ou là, notamment à Turin avec le Castello di Rivoli et la fondation Sandretto (lire l’œil n° 602), les choses commencent à bouger, les artistes actuels manquent cruellement d’institutions.
L’histoire politique de ces quarante dernières années n’a pas aidé à améliorer la situation. Le terrorisme des Brigades rouges, dans le sillage des remous de 1968, a lourdement pesé sur la société italienne. Plus de quatre cents morts entre 1969 et 1988, dont Aldo Moro en 1978. Un terrorisme dont on soupçonne qu’il a été en partie instrumentalisé par l’extrême-droite, en particulier la Loge P2 de Licio Gelli, afin d’empêcher la prise du pouvoir par les communistes très présents en Italie. Dans les années 1990, ce sont les multiples révélations de corruption entre la Mafia et les hommes politiques qui ont entravé l’action publique. C’est peu dire que le soutien de l’art contemporain n’était pas et n’est toujours pas une priorité de l’État.

L’Arte Povera
Et pourtant, malgré un terrain peu favorable, les miracles ou le génie italien ont produit plusieurs générations d’artistes reconnus sur la scène internationale. L’exposition rappelle opportunément que quelques grands anciens ont été des acteurs de cette scène. Un tableau de Giorgio de Chirico (1888-1978), daté de l’année de sa mort, rempli de références antiques dans une veine métaphysique, forme un trait d’union entre le passé et le présent. Enrico Baj (1924-2003) affirme la permanence du surréalisme. Les toiles monochromes déchirées en leur  milieu de Lucio Fontana (1899-1968) tranchent par leur minimalisme. Les affiches lacérées, ici des impressions sur plastique, du Nouveau Réaliste Mimmo Rotella (1918-2006) établissent un pont avec la scène parisienne. Plus contemporain, Valério Adami (né en 1935, lire p. 91) est le seul représentant d’un Pop Art bien tempéré.
Le Pop Art. C’est justement la cible de l’Arte Povera, le premier grand mouvement italien d’après-guerre. Dès 1967, plusieurs artistes réunis sous la férule du critique d’art Germano Celant prennent le contre-pied d’un Pop Art triomphant dans une société de plus en plus avide de biens de consommation. Alors que le Pop Art joue avec les signes, images et objets de la société, l’Arte Povera revendique l’humilité, l’absence de sujet par l’utilisation de matériaux naturels. Il s’agit d’exclure toutes références culturelles.
Giovanni Anselmo (né en 1934) découpe sommairement une forme en triangle dans un bloc de granit et y loge une petite boussole (Direzione, 1968). Giuseppe Penone (né en 1947) polit soigneusement une grosse pierre de telle manière qu’elle ressemble à une autre pierre recueillie dans une rivière. Le geste artistique s’assimile alors au lent travail de l’eau et du temps.
La fortune du label tient beaucoup dans l’élasticité du concept. Les Trompettes du jugement (1968) de Michelangelo Pistoletto (né en 1933) relèvent ainsi davantage de la performance – l’artiste en jouait dans des lieux publics – que de l’acculturation. Le caractère parfois éphémère des matériaux utilisés ou des performances pose cependant le problème de la mémoire des œuvres. Seules quelques photographies témoignent aujourd’hui des douze chevaux installés par Jannis Kounellis en 1969 dans la galerie de l’Attico.

La Trans Avant-Garde
L’Arte Povera prospère en tant que groupe jusqu’au début des années 1980 lorsque la peinture figurative, dans un mouvement traditionnel de balancier, revient sur le devant de la scène avec la Trans Avant-Garde. Emmenés par le critique d’art Achille Bonito-Oliva, Enzo Cucchi (né en 1949), Sandro Chia (né en 1946), Francesco Clemente (né en 1952) et quelques autres participent à ce retour de la peinture perceptible un peu partout dans le monde. À l’inverse de l’Arte Povera, ils n’hésitent pas à citer et à s’inspirer de la mythologie, de la tradition, dans une veine souvent expressionniste, en tout cas subjective. L’autoportrait de Clemente(1979)réaffirme la légitimité du dessin et la présence engagée de l’artiste. Le poing levé, symbole universel de la rébellion, n’est pas pour rien dans la fortune critique de son œuvre.
Aujourd’hui, si aucune appellation ne s’est encore imposée pour désigner cette production clinquante et efficace dont Jeff Koons et Damien Hirst sont les ténors, l’Italie contemporaine n’est pas en marge de ce mouvement. Vanessa Beecroft (née en 1969) et Maurizio Cattelan (né en 1960) témoignent de la vitalité d’une création reconnue par le marché de l’art. Cattelan, qui se représente sous forme d’un écureuil empaillé qui se suicide dans la cuisine de son enfance, pourrait très bien offrir cette mini-installation aux banques et caisses d’épargne emportées dans la tourmente financière actuelle.

Questions à... Francesco Bonami, commissaire de l’exposition

Pourquoi « Italics » ?
Prévue à l’origine pour Chicago, le titre de l’exposition devait évoquer l’Italie, sans en utiliser le nom. Et puis la police de caractère italique est une forme de mise en relief du texte, exactement ce que je veux montrer.

Les scènes artistiques en France et en Italie sont-elles comparables ?
La scène italienne semble plus créative. Dans quel pays peut-on repérer plus de 110 artistes d’importance ? Il faut préciser que l’Italie est un pays très fragmenté, propice à l’éclosion de multiples talents.

Comment expliquer le succès de la Trans Avant-Garde ?
Après le succès international de l’Arte Povera, Achille Bonito-Oliva voulait créer « son » groupe comme Germano Cellant. La Trans Avant-Garde a été promue comme un produit marketing. Francesco Clemente est le plus intelligent du groupe. C’est un enfant de 1968. Il a eu la bonne idée de lever le poing dans son autoportrait, ce qui en a fait une icône de l’époque.

Autour de l’exposition

Informations pratiques. « Italics. Art italien entre tradition et révolution, 1968-2008 », jusqu’au 22 mars 2009. Palazzo Grassi, Venise. Ouvert tous les jours, sauf le mardi, de 10 h à 19 h. Tarifs : 8 et 10 €. www.palazzograssi.it

Pinault, maître-d’œuvre à Venise. L’homme d’affaires français et grand patron de la maison Christie’s, François Pinault, rachète le Palazzo Grassi en avril 2005. Deux ans plus tard, il prend possession de la Pointe de la Douane au détriment de la fondation Guggenheim qui convoitait également ce lieu historique de Venise. Le futur centre d’art exposera en permanence 141 œuvres contemporaines, allant de la peinture à la sculpture en passant par l’installation, et provenant directement de la collection privée de son fondateur. Il devrait ouvrir ses portes en juin 2009.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°607 du 1 novembre 2008, avec le titre suivant : Une création toujours en marche

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