« Italics »

Exhumation collective au Palazzo Grassi

Par Jean-Christophe Castelain · L'ŒIL

Le 27 octobre 2008 - 711 mots

Le provocateur commissaire de l’exposition « Italics » au Palazzo Grassi, à Venise, dresse un panorama de la création italienne depuis 1968, qui dépasse les seuls courants de l’Arte Povera et de la Trans Avant-Garde. Tout cela fait débat.

Rien ne vaut une bonne polémique pour assurer la promotion d’une exposition. Celle qui agite en ce moment les milieux italiens de l’art n’est pas totalement infondée. « Italics » se propose, en effet, de faire un bilan de l’art contemporain italien depuis 1968. 1968 est plus qu’une date symbolique, elle marque l’émergence d’un mouvement général de contestation, prélude à d’importantes transformations des sociétés occidentales dont les artistes rendent bien évidemment compte.
Dresser un constat de la création n’est pas chose aisée. Le manque de recul ne permet pas toujours d’opérer des choix judicieux. Par nature subjective, la sélection des artistes est inévitablement objet de contestation. Mais en l’espèce, le lieu, la personnalité du commissaire et ses partis pris n’aident pas à bâtir un semblant d’objectivité.

La mafia, l’Église, le PC…
Alors que la scène contemporaine italienne croule sous le poids d’un passé trop riche, fallait-il choisir Venise, une ville tellement marquée par son patrimoine, pour une exposition si sensible ? Un symbole anecdotique certes, mais en la matière les symboles font sens. De même, certains critiques italiens ont relevé que c’est un non-Italien, François Pinault, propriétaire du Palazzo Grassi, qui accueille une exposition dont le caractère national en est la substance même.
Plus sérieusement, le parcours et le caractère de Francesco Bonami, le curateur, alimentent la polémique. Né à Florence en 1955, il vit et travaille aux États-Unis depuis 1987, au point d’en avoir pris la nationalité. Alors que son éloignement de la péninsule et la distance critique que cela entraîne pourraient lui conférer un regard objectif sur son pays de naissance, son tempérament provocateur n’a fait que faire monter la température. D’autant que la Biennale de Venise, dont il avait assuré le commissariat en 2003, n’a pas laissé de très bons souvenirs.
Pourtant, sa thèse semble au départ se tenir. Bonami explique que depuis sa naissance, tout Italien appartient à une famille qui le protège et l’aide à se développer. La mafia, l’Église catholique, le Parti communiste (à l’époque de son apogée) sont quelques-unes de ces familles protectrices. Il ne s’agit évidemment pas ici de porter un jugement moral sur ces familles, simplement de décrire un phénomène. Un phénomène au fond universel. Car quel que soit le niveau de développement des sociétés, le clan – géographique, ethnique, religieux, universitaire, franc-maçon… – attire les hommes comme la gravité terrestre.

… et les avant-gardes artistiques
Le point de vue de Bonami devient contestable, lorsqu’il assimile les deux pôles, par ailleurs contraires, de la scène italienne, l’Arte Povera d’une part et la Trans Avant-Garde de l’autre, à ces familles à la fois protectrices et castratrices. Comment ont-elles pu émerger en tant que groupe dans une société italienne où les castes (Mafia, Église, PCI) sont si implantées et alors que l’État était laminé par les Brigades rouges et la corruption du personnel politique ?
On en vient alors au fond du débat. Bonami affirme que près de soixante-dix artistes indépendants et talentueux n’ont pu prospérer en raison de l’ombre que leur faisaient les deux familles artistiques. Il profite donc de cette tribune du Palazzo Grassi, pour déterrer selon les uns, faire redécouvrir selon les autres, quantité de talents cachés.
Soit dit en passant, la France serait bien contente de disposer d’autant d’artistes contemporains reconnus par le marché international de l’art. Elle ne compte aucun représentant dans le top 100 des artistes établi par Artprice selon leur chiffre d’affaires en ventes publiques, alors que l’Italie en dénombre au moins six. Sans compter la vingtaine d’autres (Penone, Kounellis, Pistoletto…) que s’arrachent les collectionneurs. Qui trop embrasse mal étreint.

Repères

1967 : Germano Celant théorise l’Arte Povera.

1968 : Mouvements étudiants en Italie.

1969 : Les attentats marquent le début des « années de plomb ».

1976-1979 : Alliance entre le Parti communiste et la Démocratie chrétienne.

1978 : Assassinat d’Aldo Moro.

1979 : La Trans Avant-Garde prône un retour à la figuration.

1980 : Attentat de Bologne. Scandale de la Loge P2.

2001 : Berlusconi est nommé chef du gouvernement. Parti en 2006, il revient en 2008.

Mostra Povera

Suicidaire ou provocateur, Francesco Bonami semblent vouloir délibérément plomber son exposition. Le ton est donné dès le patio d’entrée où sont allongés les neuf corps recouverts d’un drap gris de Cattelan. En voulant exhumer des artistes inconnus et rendre compte ainsi de la vitalité de la création italienne, il dessert son propos. Les dessins de science-fiction de Fabrizio Clerici sont un écho lointain de Salvador DalÁ­. Le portrait de Pietro Roccasalva rappelle trop ceux de Bacon. Les portraits hyperréalistes d’Alessandra Ariati ont été mille fois vus ailleurs. Pourtant, les évocations « des années de plomb » sont rares : quelques photos d’actualité de Tano d’Amico et le grand tableau de l’enterrement du communiste Togliatti par Renato Guttuso.

Un sentiment de grisaille générale
La seule présence des artistes reconnus aurait pu donner force et ampleur à l’exposition. Mais hélas, Bonami s’est ingénié à ne choisir que les œuvres les moins spectaculaires des stars de la scène italienne. Les peintures figuratives de la Trans Avant-Garde sont peu présentes, les œuvres de Fontana, Rotella, Boetti ne sont pas représentatives de ce que le public connaît d’eux. Ainsi, par exemple, en lieu et place des vidéos léchées, contestables mais efficaces de Vanessa Beecroft, le commissaire a exposé les dessins d’adolescence de l’artiste, dans lesquels elle projette son anorexie. Il aurait mieux fallu réduire le nombre d’artistes afin de présenter un ensemble plus large du travail de chacun. Il en résulte une grisaille générale, un désenchantement, que l’architecture et les plafonds du magnifique Palazzo Grassi ne parviennent pas à effacer.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°607 du 1 novembre 2008, avec le titre suivant : « Italics »

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