Dimanche 28 février 2021

Art moderne - Art contemporain

XXE SIÈCLE

Une cité d’artistes reconstituée à Bâle

Par Itzhak Goldberg · Le Journal des Arts

Le 17 février 2021 - 842 mots

BÂLE / SUISSE

L’impasse parisienne Ronsin a été habitée entre 1864 et 1971 par un grand nombre de créateurs venus de toute l’Europe comme du continent américain. Le Musée Tinguely propose d’arpenter à nouveau ces ateliers, peuplés des œuvres de Brancusi, Tinguely, Niki de Saint Phalle, mais aussi d’artistes moins connus et surprenants.

Vue de l'exposition «Impasse Ronsin». © Musée Tinguely/Daniel Spehr
Vue de l'exposition « Impasse Ronsin ».
© Musée Tinguely / Daniel Spehr

Bâle (Suisse). Vous pensiez que l’impasse Ronsin, qui fait l’objet de l’exposition proposée par le Musée Tinguely, se trouvait à Bâle. Détrompez-vous. Cet ensemble qui abritait de nombreux artistes venus du monde entier pendant des décennies se situait dans le 15e arrondissement de Paris. Conçue en 1864 – essentiellement par le sculpteur Alfred Boucher –, pouvant accueillir jusqu’à trente-cinq créateurs, la cité d’artistes a disparu en 1971. Pour justifier cette exposition qui réunit des œuvres de pratiquement tous ceux qui ont résidé dans ce qui fut l’équivalent de la célèbre « Ruche », les commissaires rappellent que c’est là que Jean Tinguely a bénéficié de son premier atelier parisien en 1955. Le prétexte est mince et le résultat a tout d’une joyeuse auberge espagnole qui met en scène une quantité impressionnante de travaux de qualité inégale.

Le terme « mise en scène » n’est pas trop fort, car l’exposition jouit d’une scénographie originale. Le spectateur passe d’un atelier à l’autre, chacun d’eux construit selon les plans originaux de cette cité. Cette reconstitution doit sa précision aux archives de Christophe-Emmanuel Del Debbio, fils de l’artiste André Del Debbio, qui a enseigné longtemps la sculpture en ce lieu. Ainsi, divers documents d’époque (affiches, cartes postales, couvertures de journaux et photographies) transforment le rez-de-chaussée du musée en un univers vivant. Sans doute, le côté anecdotique est parfois trop présent – fallait-il véritablement un tel sous-titre, volontairement accrocheur, « Meurtre, amour et art au cœur de Paris », en rappel du meurtre du peintre Adolphe Steinheil (1850-1908) dans l’impasse ? Cette manière de montrer les choses semble autant devoir à l’histoire et à la sociologie qu’à l’histoire de l’art.

Dans ce cadre cosmopolite, les artistes arrivent par vagues ; de l’Amérique du début du XXe siècle, avec les Américains Eli Harvey et Alexander Phimister Proctor, le Mexicain Fidencio Lucano Nava ou le Canadien Alfred Laliberté. Puis de toute l’Europe. Si un nombre important de ces immigrés sont tombés dans l’oubli, figurent parmi eux quelques stars incontestables. À tout seigneur tout honneur, Constantin Brancusi est l’habitant le plus célèbre de l’impasse Ronsin. Le sculpteur roumain aux allures de patriarche y séjourne dès 1916 jusqu’à sa mort en 1957. Pour y réaliser des œuvres de grande envergure, Brancusi aménage cinq ateliers en un seul espace. Située près de l’entrée de l’impasse, sa demeure est visitée par des historiens de l’art, galeristes ou artistes tels Marcel Duchamp, Max Ernst… L’atelier, reconstruit, se trouve maintenant devant le Centre Pompidou. À Bâle, sont présentées deux magnifiques œuvres de Brancusi, L’Oiseau (1923-1947) et Le Poisson (1926), posées sur de beaux socles d’origine.

En toute logique, une place majeure est accordée à Jean Tinguely. D’une part, le sculpteur développe dans son atelier ses œuvres cinétiques, Méta-Malevitch (1954) et Méta-Kandinsky (1956) ou encore ses premières machines à dessiner. D’autre part, c’est dans cet atelier qu’il réalise des travaux en collaboration avec Yves Klein, un des visiteurs réguliers de l’impasse. Qui plus est, la cité est également liée à la vie personnelle de Tinguely en raison de sa rencontre avec Niki de Saint Phalle, qui devient sa compagne en 1960. Au musée, les deux artistes sont exposés côte à côte : une de ces étonnantes machines d’inutilité publique, un système mécanique gratuit, construit par Tinguely à l’aide de matériaux récupérés dans les chantiers (Le Soulier de Madame Lacasse, 1960) voisine avec un Tir de Niki de Saint Phalle (1961, voir ill.), une œuvre dont l’intérêt historique dépasse la qualité esthétique. C’est en effet dans l’impasse que celle-ci exécute son premier « tir », en présence, notamment, du critique Pierre Restany, du photographe Harry Shunk et de Daniel Spoerri.

Au gré des déplacements dans cet espace un peu labyrinthique, les surprises ne manquent pas. Ainsi, on y croise une autre formidable artiste suisse, méconnue en France, Eva Aeppli, dont les visages tragiques hantent le visiteur (Narcisse III, 1957 ; Après, 1958). Ailleurs, c’est une toile réduite à des figures géométriques (Triomphe de l’absolu, 1963) signée du constructiviste Henryk Berlewi, lequel, avec son ami Wladyslaw Strzeminski, a fondé le groupe d’avant-garde polonais Blok. Mentionnons encore, pêle-mêle, un beau et sobre paysage de François-Xavier Lalanne, longtemps avant qu’il ne devienne le spécialiste des moutons que l’on connaît (Phare de Honfleur, 1950) ; une œuvre commune de Larry Rivers, artiste américain de la mouvance du pop art, et de Tinguely, au titre évocateur de leur amitié : Turning Friendship of Amercia and France (1961) ; ou encore un tableau de Max Ernst, La Lune en bouteille (1955), qui a pour voisin une sculpture de James Metcalf, Don Quichotte (1960). Cet ensemble, orchestré par les deux commissaires Adrian Dannatt et Andres Pardey selon les affinités entre les artistes, ne prétend pas à une quelconque unité esthétique, mais il permet une plongée dans un monde où les liens entre les créateurs ne se limitaient pas aux réseaux sociaux.

Impasse Ronsin, Meurtre, amour et art au cœur de Paris,
initialement jusqu’au 9 mai, Musée Tinguely, Paul-Sacher Anlage 1, Bâle.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°560 du 5 février 2021, avec le titre suivant : Une cité d’artistes reconstituée à Bâle

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