Vendredi 14 décembre 2018

Nantes

Un certain surréalisme atlantique

Deux expositions autour de Jacques Vaché et Pierre Roy

Par Alain Cueff · Le Journal des Arts

Le 1 février 1995 - 793 mots

Le musée et la bibliothèque proposent jusqu’à la fin mars un portrait de Nantes la surréaliste, d’où émergent deux figures : le mythique Jacques Vaché et le peintre Pierre Roy. Les expositions évoquent bien d’autres figures locales qui ne s’en sont pas toujours tenues aux rives de la Loire.

Nantes - À l’époque où les affluents de la Loire coulaient encore librement dans la ville, avant d’être recouverts de béton dans l’entre-deux-guerres, Nantes fut le théâtre de rencontres et d’échanges artistiques singuliers. La ville de Jules Verne n’entretint jamais de bons rapports avec le conformisme, comme en témoignent les multiples activités de la bonne société, qui organisait sans cesse carnavals et autres manifestations "incohérentes" et jubilatoires.

Sur la façade atlantique comme ailleurs, la guerre y mettra un coup de frein en même temps que sa violence exacerbe le désir d’un autre monde. Le Dadaïsme naissant est le fruit désespéré mais tonique des contradictions que révèle le conflit.

Mort et transfiguration de Jacques Vaché
La jeune génération, que la guerre emploie pendant quatre ans à son service, trouva auparavant le temps d’éditer de petites revues comme "En route mauvaise troupe" ou, plus élaborée, "Le canard sauvage", où se font jour des aspirations artistiques, dont certaines trouveront à s’affirmer ailleurs. Un personnage domine les autres au point de les occulter tous, d’une façon très étrange puisque, en dehors de quelques dessins sans intérêt et d’une correspondance de guerre (rééditée aux éditions Jean-Michel Place), il n’a laissé aucune œuvre.

Jacques Vaché incarne pourtant le "rêve d’une ville", grâce à un jeune médecin auxiliaire alors affecté à l’hôpital de Nantes, André Breton. Ils se rencontrèrent en 1916, et Vaché devint peu à peu une figure mythique "admirable, mais théâtralisée, quelque peu désincarnée", comme l’écrit dans le catalogue Michel Carassou.

Breton en fit un suicidé, en vertu de l’objection "à être tué en temps de guerre" qu’avait émise Vaché, qui cependant mourut d’une surdose d’opium en 1919. Mais il avait été proclamé dans le Manifeste du Surréalisme que "Vaché est surréaliste en moi" et, dans des rêves dûment consignés, il apparut encore comme la figure fondatrice du mouvement.

La rencontre du poète et de sa muse ne suffit pas à incarner celle du Surréalisme et de la ville de Nantes. Les organisateurs de l’exposition ont voulu postuler que non seulement celle-ci eut lieu mais qu’elle fut capitale. Les traces sans sédiments laissées par Vaché, qui hantent littéralement ces évocations, cauchemar au creux du rêve, ne pouvaient suffire à reconstruire une mythologie.

"L’objet d’art est l’ennemi"
Si l’exposition documentaire présentée à la Médiathèque, qui rassemble force documents sans troubler inutilement le sommeil du rêveur, se justifie pleinement par le souci d’écrire une histoire locale, le propos devient nécessairement plus problématique au musée, où l’on a voulu donner corps à ce qui, avant tout, n’en réclamait pas et ne pouvait pas survivre à une mise en scène. "L’objet d’art est l’ennemi", disaient les amis proto-dadaïstes de Vaché. Dans ce sens, l’exposition qui réunit Pierre Roy, Claude Cahun, Camille Bryen, et évoque Jacques Viot, Jacques Baron et Benjamin Péret est à la fois un spectacle médiocre et une liquidation en bonne et due forme de l’esprit du rêve.

Il faut bien vivre, dira-t-on, et continuer, en dépit de l’iconoclasme auquel on feint de rendre hommage, de présenter des "objets d’art" et les fruits inégaux de ses recherches. Ce qui permet à quelqu’un, dans l’abondant catalogue, de rendre hommage à Maurice Fourré, "V.R.P. du merveilleux". On ne saurait mieux dire.

Les peintures de Pierre Roy sont accrochées au cœur du patio métaphysique du musée. Né en 1880, Roy rencontra Guillaume Apollinaire, qui lui prodiga un indéfectible soutien, et Giorgio De Chirico, qu’il plagia maladroitement sa vie durant dans des toiles répétitives, en le mâtinant toutefois de références magrittiennes, et où l’indigence de l’inspiration le dispute à la pauvreté de la facture. Claude Cahun, quant à elle, cultiva la photographie et l’androgynie avec le même désarroi et la même souffrance pathétique.

La présentation d’un ensemble de dessins automatiques de Camille Bryen, légué à la Fondation de France, et déposé au musée par celle-ci, est certainement la partie la plus intéressante de cet agrégat d’expositions où périt, plus sûrement que par la censure, le génie d’un lieu.

"Le rêve d’une ville, Nantes et le Surréalisme", Musée des beaux-arts et Médiathèque municipale, jusqu’au 2 avril. Ouvert tous les jours sauf le mardi, de 13h à 19h. Catalogue coédité par la ville de Nantes et la RMN, 552 p., 350 F.
Une monographie de Pierre Roy est publiée aux éditions Somogy, 162 p., 185 F., et les éditions Mémo (9, rue de la Poignée, 44100, Nantes) publient avec grand soin en fac-similé Cent comptines de Pierre Roy.
Un colloque Apollinaire aura lieu le 1er avril à la chapelle de l’Oratoire.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°11 du 1 février 1995, avec le titre suivant : Un certain surréalisme atlantique

Tous les articles dans Expositions

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque