Rome métaphysique ou le rêve du Duce

L'ŒIL

Le 1 avril 2001

Il est à Rome un quartier méconnu, celui de l’Esposizione Universale di Roma qui fascine les photographes par ses bâtiments aux volumes géométriques et son peuple de sculptures. Témoin du rêve du Duce de faire renaître la cité impériale, l’EUR aligne musées, monuments et palais à arcades qui semblent tout droit sortis des tableaux métaphysiques de Giorgio De Chirico.

Du Bellay s’ennuyait à Rome. Il restera bien le seul à s’être langui sur les bords du Tibre. Rome, capitale de l’Occident pendant un demi millénaire, demeure synonyme de civilisation et d’agrément. Goethe et Byron, Chateaubriand et Lamartine y éprouvèrent des émois romantiques qu’Hubert Robert et Poussin avaient su représenter. Ruines de Rome, conflagration d’hier et d’aujourd’hui. C’est qu’à mériter son surnom de Ville éternelle, Rome juxtapose les souvenirs et les louanges : la beauté et le bonheur continuent d’y faire bon ménage. Surchargée d’histoire, la Rome de l’après-guerre est devenue moins grandiose, provinciale même à certains égards, disent les Milanais envieux. On s’y retrouve aisément, son fleuve et ses fontaines en constituent les repères.  Nouvelle illustration d’une spécificité italienne vieille comme l’empire romain : la loi existe, ce qui n’oblige personne à s’y plier. Le code de la route est une règle d’usage faite pour être adaptée aux besoins des usagers. Moyennant quoi on se gare où l’on peut et l’on trace sa voie sans provoquer d’irritation particulière. Rome ou la tolérance : Moravia n’intitulait-il pas l’un de ses meilleurs romans La Désobéissance ? Les Promenades dans Rome de Stendhal n’ont rien perdu de leur vérité, non plus que les Heures italiennes d’Henry James. Aux heures et aux saisons creuses, rien de plus facile, de plus délicieux que de se retrouver seul en ses artères étroites et désertes. Latine, médiévale, Renaissance, baroque, néo-classique, elle est tout cela. Et aussi fasciste. C’est en son cœur qu’aboutit la fameuse « marche » de Mussolini en 1922. Le Duce voulut en faire à nouveau le centre du monde. Hiératique et monumentale, elle devait célébrer un passé glorieux par le culte des hommes d’exception et de la mémoire ; et tout à la fois, unir le présent et le futur en des bâtiments modernistes, gare, stade, studios de cinéma. Ces rêves de grandeur sont toujours debout, ombragés de pins parasol. Ils induisent un certain malaise, comme les tableaux métaphysiques de De Chirico. Une statuaire de l’effort physique dont le temps n’a pas altéré la blancheur excessive. Entre marbre antique et plâtre d’apparat, la nuance ne s’impose que de près. Au fronton du Palais de la Civilisation du Travail, une inscription répétée sur ses quatre côtés : « Un peuple de poètes, d’artistes, de héros, de saints, de penseurs, de savants, de navigateurs, de voyageurs ». Telle se voyait l’Italie d’alors.

S’il est impossible de parcourir Moscou sans songer à Staline, on peut arpenter Rome et ignorer Mussolini. Le fascisme a certes laissé des traces dans la ville, dont il voulut faire dès 1922 le centre de son empire, mais la Seconde Guerre mondiale a interrompu des projets urbanistiques et architecturaux avant que ceux-ci n’aient pu être menés à leur terme. Benito Mussolini arrive au pouvoir dans un Etat-Nation tout jeune. L’unification italienne date de 1870 et ce n’est qu’à compter de ce moment que Rome se transforme petit à petit en capitale moderne. A la manière des projets du baron Haussmann, les urbanistes italiens organisent l’espace urbain, font creuser de larges artères en son centre, conçoivent et bâtissent d’imposants palais à vocation administrative et commémorative. En 1922, Rome est une grande ville en chantier. Les fascistes, auxquels se sont ralliés, tant du point de vue des beaux-arts que de l’architecture, nombre d’artistes du mouvement futuriste et moderniste, vont poursuivre le travail largement commencé. La Troisième Rome leur convient, il n’en édifieront pas de quatrième. A aucun moment, Mussolini n’est tenté de faire table rase du passé glorieux de Rome, au contraire. Si, dès la marche sur la ville, il a placé Rome au cœur de son projet idéologique, c’est qu’il se réclame de la lignée de la romanité triomphante, de la Grande Rome de l’Antiquité. Il est à l’aise dans cette ville. Il en a adopté l’histoire et la légende. Sous son règne sont entreprises de grandes fouilles destinées à exalter plus encore la lignée dont il se réclame. C’est ainsi que l’on cherchera sans grand succès à trouver au cœur même de la cité la marque mussolinienne. Elle existe pourtant, mais dans la continuité des travaux entrepris depuis la fin du XIXe siècle. Car le Duce a besoin d’une ville adaptée à la propagande du régime et susceptible d’accueillir les grands défilés militaires ainsi que les manifestations de masse dont le dictateur raffole. C’est à proximité des forums impériaux parfaitement adaptés à la circonstance que Mussolini fixe sa résidence en 1929 après avoir passé les premières années de son pouvoir au Palais Chigi, centre traditionnel de la Présidence du Conseil. Le voilà désormais au Palazzo Venezia, sobre palais ocre du XVe siècle, situé aux confluences de trois grandes artères, le Corso, la Via Nazionale et le Corso Vittorio Emanuele. Ainsi Mussolini peut-il s’adresser de son balcon du premier étage à une foule de plusieurs dizaines de milliers de Romains.

Mais le Duce voit plus grand. De la Piazza Venezia au Colisée, il n’y a que quelques centaines de mètres. Il n’est plus qu’à creuser la grande artère qui permettra de relier l’antique au fascisme. Qu’il faille pour cela livrer aux démolisseurs une large partie de la Rome médiévale, mais aussi de la ville de la Renaissance et de l’époque moderne ne peut que le ravir. Il aurait aimé éradiquer Rome de tout ce qui n’était pas la trace de l’ancienne cité impériale. Il va se contenter de gommer la moitié de ce que 15 siècles de civilisation y ont apporté, au profit d’une imposante Via dell’Imperio. Ainsi, en rayant de la carte les temps « décadents », Mussolini se sent dépositaire d’une opération « d’embaumement de la cité ». L’actuelle Via dei Fori Imperiali n’est pas la seule à avoir figuré dans les chantiers mussoliniens. Elle s’inscrit à l’actif du fascisme aux côtés de la grande avenue qui relie le Tibre à Saint-Pierre de Rome, la Via della Conciliazione, bordée de grandes colonnes blanches. Creuser la ville au détriment de ses bâtiments, de certains terrains archéologiques et d’une partie de sa population est devenue d’autant plus nécessaire à partir de 1931 que le pouvoir fasciste a élu aux abords de la ville les lieux où inscrire son empreinte architecturale propre. Décentrés, ils doivent pouvoir être reliés au cœur du pouvoir. On cherchera en vain sur les cartes de Rome la mention d’une de ces excroissances fascistes que signalent les livres d’histoire : le Foro Mussolini a disparu au profit du Foro Italitico. A l’exception pourtant d’un stade olympique construit en 1953 dans son espace pour accueillir les Jeux de 1960, le quartier est resté ce qu’il était depuis sa construction à la fin des années 20. A partir de la Cité du Vatican, on longe le Tibre vers le Nord sur sa rive droite jusqu’au Monte Mario. On aperçoit tout d’abord un imposant édifice blanc aux lignes néoclassiques en contrebas de la colline puis, séparé du fleuve par la route, un ensemble de bâtiments symétriques de couleur rouge pompéïen, faite pour rappeler l’Empire romain et les gymnases antiques, bâti en 1928 pour servir d’école aux futurs moniteurs sportifs. Des mères se pressent devant l’entrée en houspillant des enfants plus enclins à sautiller à cloche-pied sur le pavement de mosaïques qu’à gagner leur cours de sport.

Une pure propagande idéologique
C’est sur un grand forum édifié à la gloire du fascisme que les bambins s’amusent. Le dessin de la marelle est ici de pure propagande idéologique. Sur l’esplanade qui borde l’entrée du Foro Italitico, construit à partir de 1927 par l’architecte Enrico Del Debbio et qu’occupe désormais le Comité olympique national italien, des milliers de petites mosaïques, encadrées de larges blocs de pierre blanche sur lesquelles sont inscrits les noms et dates des principales batailles gagnées par l’Italie, retracent les grandes expéditions fascistes et la marche sur Rome. Les silhouettes des combattants pro-mussoliniens voisinent avec cette inscription maintes fois répétée sur la pierre : « Duce A Noi, Duce A Noi, Duce A Noi ». Autour d’une élégante fontaine, toujours en mosaïques, sont glorifiés dans un même mouvement les athlètes modernes et ceux de l’Antiquité, les lions, des aigles et des dizaines de reproductions de la louve romaine. La folie d’un dictateur est là sereinement posée, sa reconstruction de l’histoire clairement illustrée. On passe devant quelques grandes statues exaltant la virilité et l’athlétisme, gravées du nom de chacune des régions d’Italie puis l’on gagne, après avoir traversé une loggia aux imposantes proportions, le Stade des marbres. Niché dans un creux de verdure, il est entouré de 60 athlètes sculptés de trois mètres de haut, offerts par les provinces italiennes. Tous muscles dehors, visages graves et tendus par l’effort, ils semblent comme la garde rapprochée du régime qu’ils illustrent. Encadrant la tribune d’honneur comme s’ils veillaient aux jeux du cirque, trônent deux statues de lutteurs en bronze. Le site ne s’arrête pas là. A gauche du stade, jouxtant désormais la construction de 1953, le Palais des Thermes, édifié en 1937, accueille une piscine olympique décorée de marbre et de mosaïques. Mais le regard est plutôt attiré vers le grand bâtiment néoclassique, construit en 1937 à flanc de colline. Conçu pour être le Palais du Licteur, il abrite désormais le Farnesina, le ministère des Affaires étrangères, qui ne se visite pas. Pas plus que le régime fasciste n’a voulu clairement rompre avec les débuts de la Troisième Rome, l’après-guerre n’a choisi de faire table rase des deux décennies mussoliniennes. Les chantiers entamés à la fin des années 20 et développés essentiellement dans les années 30, ont été achevés par la ville de Rome dans les années 50. Ce qui est vrai de l’ancien Foro Italitico l’est tout autant du second grand projet mussolinien, situé au Sud de Rome, et nommé le quartier de l’EUR (Esposizione Universale di Roma). L’EUR symbolise par excellence le rêve fasciste de l’Urbs Magna, de la renaissance de la Rome impériale. En 1936, Mussolini songe déjà à la manière dont il célèbrera, en 1942, le 20e anniversaire de la marche sur Rome. Une idée s’impose, celle d’une Exposition Universelle. On décide alors de la construction d’une nouvelle cité, totalement moderne, dédiée au régime et reliée par de grandes avenues à la Rome antique. C’est sur 420 hectares que le projet va s’édifier. Baptisé dans un premier temps E 42, il est confié à l’un des principaux architectes romains dévolu au Duce, Marcello Piacentini, qui fit partie, avec son collègue Brasini, d’un organisme créé en 1929 rassemblant artistes et scientifiques aux fins d’assurer la « préservation de la culture nationale ».

Des arcades vides à la De Chirico
Le quartier s’organise à la manière d’une ville romaine autour d’une avenue principale, la Via Cristoforo Colombo, Via Imperiale à l’époque mussolinienne, et de quelques artères perpendiculaires, principalement la Viale Europa et la Viale della Civiltà del Lavoro. La pièce maîtresse d’un ensemble qui compte essentiellement quatre grands bâtiments est l’ancien Palais de la civilisation romaine, devenu le Palazzo della Civiltà del Lavoro dont l’édification fut commencée en 1938 par Giovanni Guerrini, Ernesto Bruno La Padula et Mario Romano. C’est un carré blanc monumental en béton armé, baptisé le Colisée carré par les Romains, qui présente sur ses cinq étages une succession de neuf fausses arcades vides et rappelle les fantaisies métaphysiques de Giorgio De Chirico dans ses Piazze d’Italia. Il tient aujourd’hui du squelette abandonné plus que de l’amphithéâtre flavien qu’il devait symboliser. Au rez-de-chaussée, chacune de ses arches est comblée par de gigantesques statues allégoriques valorisant les grandes valeurs du fascisme, tandis que sur la dalle trônent aux quatre coins du bâtiment les inévitables statues de figures viriles à cheval, censées interpréter le thème antique des Dioscures. Moins impressionnant, mais plus harmonieux, un Palais des Congrès lui fait face à quelque 200 mètres au bout de la Viale della Civiltà del Lavoro, construit en 1938 par Adalberto Libera. Situé sur la piazza John Kennedy, c’est un large bâtiment rectangulaire à arcades aux très belles proportions sur lequel repose une partie centrale en forme de cube. Non loin de là, sur la Viale Europa, deux autres constructions se font face. D’un côté l’actuel bâtiment, tout en verre et en colonnes, plutôt élégant, qui abrite les Archives d’Etat et devait initialement accueillir un musée des forces armées ; de l’autre, une basilique dédiée à saint Pierre et saint Paul édifiée en 1938 sur les plans d’Arnaldo Foschini, et dont le moins que l’on puisse dire est qu’elle n’a de toute évidence guère inspiré ses concepteurs. Bâtiment massif, organisé selon un plan en croix grecque, sobre et surmonté d’un dôme de 72 mètres de haut, elle n’engage pas à la fièvre religieuse. L’Exposition Universelle n’eut pas lieu. Les bâtiments qui auraient dû être le centre d’une agglomération moderne, « apothéose de la puissance impériale », restèrent dans un semi-abandon jusqu’en 1951, date à laquelle les autorités romaines se saisirent du lieu pour en faire un véritable quartier comprenant des administrations, des habitations et quelques musées. Parmi ceux-ci, on visitera absolument le Musée de la Civilisation romaine, qui abrite une gigantesque maquette de la ville, mesurant quelque 200 mètres de long.

Une confusion entre le grand et le gros
Conçue par Italo Gismondi et réalisée entre 1933 et 1937, cette maquette présente une reproduction de Rome à l’époque de Constantin. « L’art appartient à la sphère de l’individu. L’Etat a un seul devoir : celui de ne pas saboter, d’assurer des conditions aux artistes, de les encourager d’un point de vue artistique et national », proclamait Mussolini en 1923. On sait de quelle manière il les encouragea. De ce point de vue, les maîtres d’œuvre du Duce ne firent pas preuve d’une grande originalité, se servant de l’architecture pour véhiculer sans distance, ni recul, les valeurs du régime, imposer sa reconstruction de l’histoire, servir un projet de transformation de la société et glorifier le règne du maître. Comme tous les dictateurs du XXe siècle, Mussolini confondit l’expression du grand avec le gros. Il fit porter tous ses efforts d’une part dans la différenciation extrême entre les bâtiments publics et le reste de la ville, à travers ministères et administrations, d’autre part dans l’expression de sa propagande, avec le complexe sportif du Foro Mussolini et la création de Cinecittá, qu’il inaugura lui-même, au sud-est de Rome en 1936. Il n’oublia pas non plus les grands lieux de service public, comme la grande gare Termini au centre de Rome, dont le chantier fut engagé en 1938 et terminé en 1950. Son projet urbanistique devait aider à l’élaboration d’une nouvelle conscience collective. Ce qu’il en reste mérite que l’on s’y arrête, comme autant de lieux de mémoire. Le Colisée carré, à l’honneur dans le récent film de Julie Taymor, Titus, comme le grand stade du Foro Italitico en disent davantage que bien des discours.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°525 du 1 avril 2001, avec le titre suivant : Rome métaphysique ou le rêve du Duce

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