Art moderne - Art contemporain

XIXE-XXE SIÈCLES

Rodin-Picasso, une rencontre au sommet

Par Itzhak Goldberg · Le Journal des Arts

Le 1 juin 2021 - 1049 mots

PARIS

Le Musée Rodin et le Musée Picasso confrontent les deux maîtres afin d’identifer, dans un exercice a priori insolite, des points communs.

Pablo Picasso, Le Baiser, Mougins, 26 octobre 1969, huile sur toile, H. 97 x 130 cm, Musée national Picasso, Paris. © Photo RMN-Grand Palais/Adrien Didierjean. © Succession Picasso 2021
Pablo Picasso, Le Baiser, Mougins, 26 octobre 1969, huile sur toile, 97 x 130 cm, Musée national Picasso, Paris.
© Photo RMN-Grand Palais / Adrien Didierjean. © Succession Picasso 2021

Paris. « Choc de géants ? Rapprochement artificiel ? Défi intellectuel ? Ou bien plutôt le déroulement de convergences qui nous ont nous-mêmes surpris : deux artistes à la démarche fondamentalement expérimentale, refondant de manière totale, à cinquante ans d’écart et chacun dans son contexte propre, le langage plastique de leur temps. » À la lecture de l’introduction de Catherine Chevillot, directrice du Musée Rodin et de Laurent Le Bon, président du Musée national Picasso-Paris, du somptueux catalogue de l’exposition organisée par les deux institutions, on est tenté de répondre positivement à chacune des quatre hypothèses.

Choc de géants ? Sans aucun doute, tant ces deux créateurs ont dominé chacun leur époque. Outre la puissance de leurs œuvres, c’est l’ampleur de leurs productions qui donne le vertige. Car Auguste Rodin (1840-1917) et Pablo Picasso (1881-1973) ont créé une quantité d’œuvres importante et rien ne les a laissés indifférents. Ainsi, le parcours met en scène sculptures et assemblages, dessins et gravures, et décline de nombreux thèmes communs à ces deux artistes.

Rapprochement artificiel ? Oui et non. Inévitablement, quand on choisit des thèmes aussi étendus que le rapport à la nature, l’attirance pour le primitif, le corps et le mouvement, l’éros, l’utilisation de l’atelier comme lieu d’expérimentation, on trouve des points communs. Mais y-a-t-il beaucoup artistes modernes qui ne partagent pas les mêmes intérêts ?

Quant au défi intellectuel, il est indiscutable, tant la réflexion sur les liens artistiques entre Rodin et Picasso – sources d’inspiration, motivations esthétiques, différentes déclarations au sujet de leur art – est développée tout au long des deux expositions ou dans le catalogue. Même si l’on peut contester certains termes employés – expressionnisme pour Rodin ou biomorphisme pour certaines œuvres qui ne le sont pas –, l’ensemble de cette recherche est impressionnant.

Reste la question de la convergence des œuvres, autrement dit, le véritable enjeu de l’événement. Convergences ? Le terme semble judicieux car, à la différence d’autres « couplages » que l’on a connus entre Picasso et des artistes contemporains – Alberto Giacometti, Francis Bacon –, il va de soi qu’il est impossible de parler ici d’influences réciproques.

Deux artistes hors norme

Toute comparaison entre Rodin et Picasso doit tenir compte de l’époque différente au cours de laquelle leurs œuvres furent réalisées. On constate que la critique insiste systématiquement sur l’écart par rapport à la norme – plus ou moins scandaleux – chez les deux artistes. Cet écart singulier, grâce auquel l’un et l’autre entrent dans le panthéon de l’art, ne donne que rarement lieu à des résultats proches sur le plan formel. Les affinités entre Rodin et Picasso, que l’on cherche à démontrer dans les différentes sections de l’exposition – la déformation du réel, l’importance accordée au fragment, le non-fini – se situent dans la vision plus large du geste artistique.

Une des sections les plus réussies est celle qui traite du corps en mouvement. Certes, pour la sculpture, la figure humaine reste la préoccupation principale. Toutefois, avec Rodin, comme avec Picasso, les mouvements semblent ignorer les limites physiques. Chez le premier, la figure s’étire et effectue des pas de danse qui s’inspirent d’une chorégraphie primitiviste (Mouvement de danse, 1911, voir ill.). Chez le second, le corps se transforme en une configuration élastique, dont les membres prennent une liberté totale par rapport aux lois de l’anatomie (L’Acrobate bleu, 1929, voir ill.).

C’est, avant tout le nu féminin qui attire ces deux hommes, dont l’histoire a retenu les nombreuses conquêtes. Oublions les anecdotes, rarement glorifiantes, pour admirer la manière selon laquelle la sensualité atteint son expression universelle. Là encore, le traitement de Rodin et celui de Picasso suivent des chemins différents. Chez ce dernier, le corps de la femme est déformé, brisé, écrasé (le terrible Nu dans un fauteuil, 1972). Avec lui, la pulsion scopique ne s’arrête pas à l’entrée de L’Origine du monde : le corps du peintre est en cause, autant que celui du modèle. S’inspirant d’un bestiaire naturel et imaginaire, Picasso revendique sa nature animale, se donne toute la démesure d’un monstre aux instincts débridés (Minotaure amoureux d’une femme centaure, 1933). Chez Rodin, deux personnalités semblent se côtoyer. Le sculpteur met en scène le plus souvent des représentations romantiques, dont LeBaiser (1888-1889) reste l’exemple le plus célèbre. Le dessinateur, dans un style plus cru, montre des corps magnifiques, des objets de désir, tracés avec volupté. Placés dans des positions outrées ou acrobatiques, ils s’offrent ostensiblement au regard (Femme nue étendue, une jambe relevée jusqu’au visage, non daté) ; la sensibilité tactile est pratiquement absente chez Rodin, hormis les cas où le modèle se touche lui-même.

Ultime face à face

Rêveur, le visiteur quitte le domaine intime et se trouve confronté à deux œuvres imposantes qui se font face : La Porte de l’enfer de Rodin (1890-1917) et Guernica qui, même dans la tapisserie de Jacqueline de la Baume (1976), garde sa puissance. Ces deux monuments, deux visions de la destinée humaine, ont été présentés pour la première fois à l’occasion d’une exposition internationale (de 1900 et de 1937). Cependant, un détail fait la différence. L’œuvre de Rodin est accompagnée de plusieurs photographies d’œuvres traitant du même thème dans le passé – Michel-Ange, Lorenzo Ghiberti… Rien de tel avec Guernica qui reste unique.

La confrontation témoigne de la distance qui sépare les deux artistes. « Je veux relier le passé au présent, reprendre le souvenir, juger et arriver à compléter », affirme Rodin. Même si l’univers de Picasso n’est pas dénué d’« emprunts » – voir la section « Primitivisme », un peu courte –, son art se veut résolument affranchi de toute tradition. D’autres sections poursuivent cette rencontre étonnante dont l’un des mérites principaux est la qualité exceptionnelle des œuvres. Si le rapport avec la nature reste ténu, les rapprochements de la pratique de l’assemblage ou de la fascination pour le fragment sont nettement plus convaincants.

Les deux artistes partagent un dernier point commun : le non-fini. Chez Rodin, les surfaces ne sont pas polies et l’on perçoit les traces des accidents de cuisson, de débordements de la matière (voir le bouleversant Balzac, 1891-1898). De son côté, Picasso laisse certaines pièces volontairement inachevées (Le Peintre et son Modèle, 1914). Une manière pour l’un comme pour l’autre d’échapper à une pétrification stérile.

Picasso-Rodin,
jusqu’au 2 janvier 2022, Musée Rodin, 77, rue de Varenne, 75007 Paris et Musée national Picasso-Paris, 5, rue de Thorigny, 75003 Paris.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°568 du 28 mai 2021, avec le titre suivant : Rodin-Picasso, une rencontre au sommet

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