Neuf cents ans de solitude ?

Visiter les abbayes cisterciennes en France

Par Adrien Goetz · Le Journal des Arts

Le 8 juillet 1998 - 1432 mots

Beata solitudo, sola beatitudo : dans l’austérité et le dépouillement, les Cisterciens ont, depuis 1098, édifié des abbayes qui, par leur rigueur, l’économie de moyens mise au service de la règle, ont pu traverser les siècles. Qu’est devenu, au fil des métamorphoses du modèle initial, le message de saint Bernard, l’impulsion donnée par Robert de Molesmes, le fondateur ? Le neuvième centenaire de Cîteaux est l’occasion d’y réfléchir.

La simplicité cistercienne a sans cesse été battue en brèche par les Cisterciens eux-mêmes. À Alcobaça au Portugal, à Fürstenzell en Bavière, c’est partout le démon de l’ornement qui guette. Qui gâte ? Les vagues de retour au rigorisme primitif, qui se définissait lui-même comme une nostalgie de la pureté bénédictine, ponctuent ces neuf cents ans : ainsi l’abbé de Rancé à la Trappe, au XVIIe siècle, ou mère Angélique Arnauld dans le premier Port-Royal-des-Champs. Au XXe siècle, les Cisterciens passent, par leur système économique, pour les inventeurs du kolkhoze et du kibboutz, mais aussi pour les créateurs des holdings et autres multinationales. Ont-ils été des pionniers de l’écologie, dans un Moyen Âge il est vrai peu pollué ? En architecture, par l’attention à l’humaine proportion et à la lumière, il est facile de voir en eux les ancêtres de Le Corbusier. L’histoire d’une “règle” est toujours celle de ses transgressions, de ses adaptations. Pour démêler le vrai du faux dans cette légende dorée monastique, compliquée par le regard du XXe siècle, mieux vaut aller voir sur place, en quête, à travers la France, des quelque soixante-quinze abbayes – en activité ou à l’état de vestiges – liées à Cîteaux et ouvertes au public. Ce sont les incarnations, toutes différentes et datées, d’un unique modèle idéal.

Les ancêtres
Une déception pour commencer : Cîteaux, la maison-mère, n’a qu’un intérêt architectural limité. La nouvelle église du monastère conçue pour cette année de commémoration, œuvre du jeune architecte Denis Ouillarbourou, inverse le sens de l’église initiale. Le “chef d’ordre”, fondé en 1098, a accueilli saint Bernard en 1112. La figure du troisième abbé, Étienne Harding, y domine. L’église a été rasée à la Révolution ; subsistent des bâtiments du XVe et du XVIIIe siècle où une communauté s’est réinstallée il y a cent ans. Clairvaux, dont Bernard fut le premier abbé en 1115, a été longtemps un des plus grands scandales du patrimoine national. Depuis 1806, c’était une prison. Grâce à une association dynamique, cette année Clairvaux s’ouvre au public et se visite. Mais ce n’est pas l’endroit idéal pour commencer à enquêter sur les origines des Cisterciens. L’édifice, qui a inspiré nombre de monastères, a été reconstruit au XVIIIe siècle. Pour se faire une idée de l’abbaye cistercienne-type, mieux vaut visiter les deux sites de Fontenay, en Bourgogne, et de Fontfroide, sur les contreforts des Corbières, près de Carcassonne, les mieux préservés.

Des cités idéales
À Fontenay ou à Fontfroide, le fonctionnement de la cité de Dieu cistercienne éclate au grand jour : espace clos, l’abbaye est belle, sans ornement, conçue de manière rationnelle pour échapper à la raison. L’esthétique cistercienne est de même fondée sur le refus de l’esthétique. Un modèle de simplicité. Ce modèle est appliqué à Noirlac, qui reste presque entièrement des XIIe et XIIIe siècles, ou dans “les trois sœurs de Provence” : Sénanque, Silvacane et Le Thoronet. Le réseau des abbayes est conçu de manière pyramidale, rattachées à Cîteaux selon la généalogie des fondations. Les abbayes-filles doivent allégeance aux abbayes-mères. Chaque été, à Silvacane, le festival de la Roque d’Anthéron permet d’entendre ces Cisterciens d’aujourd’hui que sont au clavecin Gustav Leonhardt et au pianoforte Andreas Staier.

Dans une époque qui inventait l’urbanisation, les moines voulaient s’établir “au désert”. Mais ces déserts sont toujours stratégiquement et économiquement bien choisis, comme l’explique Emmanuel Rousseau, conservateur aux Archives nationales et historien des abbés de Cîteaux. Ces abbayes, autarciques, sont des mondes prospères : les “moines de chœur” en sont les maîtres. Ils produisent un travail intellectuel et manuel, prient et suivent la règle des trois huit. À côté d’eux, dans d’autres espaces, la plèbe des frères convers, maintenue dans un soigneux état d’illettrisme, cultive le domaine et fait fonctionner les “granges”, petites communautés dépendantes. Les convers suivent des offices simplifiés. La grange de Volleron, qui dépend de l’abbaye de Chaalis, reste un bon exemple de cette architecture utilitaire du XIIIe siècle et traduit l’efficacité du système social cistercien.

Un réseau hiérarchisé
La trame est ainsi tissée à travers toute la France. Le visiteur retrouvera partout le schéma initial. Avec ses excroissances du XVe siècle, ses bâtiments du XVIIIe et les destructions révolutionnaires. Signalons, pour guider les pérégrinations, quelques particularités. Un sublime ensemble de vitraux à Aubazine, dans le Limousin, ainsi qu’une bibliothèque et une salle capitulaire romane méritent absolument une visite. Bon Repos, en Bretagne, avec sa façade en schiste bleu, séduira les adeptes de la poésie des ruines. Notre-Dame du Gard, à Picquigny, conserve un noble bâtiment du XVIIIe, aux lignes dépouillées et simples. Hautecombe, sur le lac du Bourget, sert de Saint-Denis à la maison de Savoie. C’est un chef-d’œuvre du style néo-gothique, ce qui a fait fuir les moines au profit des touristes, qui viennent en masse. La communauté s’est réfugiée à Ganagobie, en Provence. Igny, dans la Marne – lieu de la conversion de l’écrivain Joris-Karl Huysmans –, rasée par la guerre de 1914 et entièrement reconstruite, appartient au patrimoine du XXe siècle.

Des abbayes en péril
Toutes ces abbayes cisterciennes ne sont pas, comme par exemple l’Épau, dans la Sarthe, entretenues à la perfection. Clairmont, en Mayenne, était un des Chefs-d’œuvre en péril de Pierre de Lagarde, voici trente ans, et a ainsi échappé de justesse à la disparition. Boquen, en Bretagne, a été sortie des fourrés par de vaillants moines guidés par Dom Alexis Presse, dans les années soixante. Des religieuses s’y sont installées. Auberive, en Haute-Marne, qui a été prison pour femmes, est passée au stade de la colonie de vacances. Encore un effort. En attendant, le bâtiment du XVIIIe siècle est massacré. Cadouin, en Périgord, est en complète déréliction. De l’abbaye de Champagne, dans la Sarthe, fondée en 1188, subsiste un bâtiment transformé en ferme équipée pour mériter le label “gîte rural”. À Villers-Canivet, abbaye de femmes près de Falaise, les bâtiments rachetés en 1972 par le comité d’entreprise de Moulinex, divisés depuis entre des particuliers, semblent aujourd’hui en bonne voie de restauration grâce à l’un des propriétaires. Reste Paris : les bâtiments conventuels de Saint-Antoine-des-Champs sont depuis 1795 affectés à l’hôpital Saint-Antoine, et le nom de la rue de Cîteaux perpétue le souvenir du monastère. Les constructions du collège des Bernardins, dont l’église fut détruite à la Révolution, existent toujours : elles servent de caserne de pompiers... depuis 1848.
Le génie de l’architecture cistercienne était d’être adaptable : aux matériaux des diverses régions, aux traditions locales, aux styles des différentes époques. Elle a ainsi connu neuf siècles d’avatars, incarnations contrastées du même “rêve cistercien”. Mais elle s’adapte plus difficilement à des usages qui ne sont pas ceux que prévoyaient les moines. L’élan donné par les cérémonies de cette année dans toute la France devrait permettre de mieux défendre ce gigantesque patrimoine.

À voir
Pour tout renseignement et pour obtenir le programme complet de la commémoration des 900 ans de Cîteaux prévue cet été : Association Cîteaux 98, tél. 03 80 30 13 06, fax 03 80 30 13 24. Vous pouvez aussi, car les moines ne sont jamais les derniers en matière de nouvelles technologies, vous connecter sur le site Internet de Cîteaux à l’adresse suivante : http://www.citeaux98.com. Vous y trouverez notamment la liste des nombreuses expositions organisées pour le neuvième centenaire de l’abbaye.

À lire
Georges Duby, L’art cistercien, Flammarion, 1998, 199 p. , 260 F. Réédition.
Léon Pressouyre, Le rêve cistercien, Gallimard Découvertes et Caisse nationale des monuments historiques et des sites, 1990.
Stephen Tobin, Les Cisterciens, moines et monastères d’Europe, traduit de l’anglais par Emmanuel Billoteau, éd. du Cerf, 1995.
Rémy de Bourbon-Parme, “Les Cisterciens 1098-1998�?, numéro spécial n• 1 de la nouvelle revue des éditions Heimdal de Bayeux, Scriptoria, 1998.
Christian Manhart et Bertrand du Vignaud, France. Abbayes cisterciennes, Caisse nationale des monuments historiques et des sites, 1990.
Terryl N. Kinder, L’Europe cistercienne, Éditions du Cerf, 1998, 144 p., relié, 420 F.
Jean-François Leroux, Les abbayes cisterciennes en Europe : histoire et architecture, photographies de Henri Gaud, éditions Mengès, 400 p. à paraître en septembre 1998.

À écouter
Les Saints fondateurs de l’ordre cistercien. Laudes, messes et vêpres (chant grégorien), Schola de l’abbaye de Hauterive (Suisse), chœur des Ambrosiens de Dijon, père Hermann-Joseph O. Cist., Studio SMD 2655, 1998, CD, 143 F

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°64 du 8 juillet 1998, avec le titre suivant : Neuf cents ans de solitude ?

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