Samedi 21 septembre 2019

Art moderne

Maximilien Luce - Le (néo)impressionniste guidant le peuple ouvrier

Par Lina Mistretta · L'ŒIL

Le 23 août 2010 - 1528 mots

PARIS

La reconnaissance du peintre, artiste engagé, anarchiste, dénonciateur d’injustices, a souffert de son tempérament libertaire. Une exposition monographique présente la diversité de ses talents dans le cadre du festival « Normandie impressionniste ».

Né de condition modeste, Maximilien Luce (1858-1941) commence sa vie active comme ouvrier graveur dans l’atelier de Froment tout en suivant les cours du soir de dessin aux Gobelins. Après son service militaire, il termine sa formation dans l’atelier de Carolus-Duran. C’est pendant cette période que Luce découvre l’impressionnisme.

À l’époque, ce groupe d’artistes amis se heurte à l’incompréhension du public. Refusés au Salon, la plupart d’entre eux décident d’exposer librement leurs œuvres en créant le Salon des indépendants. Leurs travaux enchantent Luce, surtout ceux de Pissarro dont les compositions l’éblouissent. La première manière de Luce est impressionniste, un style « hors la loi » qui correspond bien à son tempérament de révolté.

La période de quarante ans qui va de 1860 à 1900 est riche en mutations sociales et techniques liées à la révolution industrielle. De Courbet à Luce, le discours social sera l’un des fils conducteurs de la peinture. L’évolution de la société intéresse les impressionnistes. Ils mettent en images ces instants de modernité : gares, trains, rues, cafés, scènes de la vie quotidienne (travailleurs, prostituées), ils exaltent aussi la nature, les loisirs de plein air, avec ses activités de baignades, ses guinguettes. 

Le pointillisme de Seurat, une révélation artistique et politique
En 1885, les amis de Luce lui parlent d’un peintre nommé Seurat et de son tableau Une baignade à Asnières présenté au Salon des indépendants de 1884. Cette œuvre, qui s’éloigne de l’impressionnisme par son traitement, présente des personnages aux attitudes figées dans une atmosphère où le temps s’est arrêté. Il s’en dégage une sensation de maîtrise totale où tout est soigneusement ordonnancé. Les toiles de Seurat ont un éclat incomparable et Luce trouve dans le pointillisme une façon de donner de l’impact à la couleur.

En 1887, Luce, qui a désormais adopté la peinture divisionniste, participe au Salon des indépendants. Il fait la rencontre décisive de Seurat, Signac et Pissarro. Signac lui achète L’Homme à la toilette tandis que la critique, sous la plume de Félix Fénéon, loue son talent. Il est intégré au groupe sous l’égide de Seurat qui s’impose très vite comme un chef de file, « le prophète qui montre la voie nouvelle ».

Chaque membre du groupe fait preuve d’originalité, mais tous ont un dénominateur commun : l’engagement politique lié aux problèmes nés de la révolution industrielle et urbaine. C’est bien le divisionnisme que Luce utilise pour peindre les mineurs du « Pays noir » belge, et c’est curieusement au cœur de cet univers que sa palette s’embrase. 

L’abandon du divisionnisme pour la touche, plus large, de Pissarro
Durant une dizaine d’années, sa vie artistique se trouve liée au groupe néo-impressionniste. Mais il ressent bientôt le besoin de se libérer de cette technique complexe et rigoriste qui s’accommode mal à son tempérament fougueux et impulsif et le laisse insatisfait. La peinture, selon lui, ne peut et ne doit pas être « intellectuelle ». Il ne l’abandonnera pas totalement, mais il s’en éloignera progressivement pour un art plus conforme à sa personnalité. Sa touche serrée du début va s’élargir progressivement et se rapprocher de l’impressionnisme de Pissarro. Le vieux patriarche avait lui aussi été séduit parce qu’il appelait « l’impressionnisme scientifique », mais en avait constaté « l’impossibilité de suivre ses sensations, de donner la vie, le mouvement ».

Maximilien Luce gardera de sa période divisionniste le goût des formes bien dessinées, des masses équilibrées et une palette superbement lumineuse. Ses œuvres atteindront vers la fin une puissance colorée qui annonce le fauvisme. À l’aube du nouveau siècle, il veut ignorer que le vent de l’histoire pousse de plus en plus l’art vers l’abstraction. Luce a avant tout un goût passionné de la lumière et de la vérité. Il est un artiste sincère, sans convention. 

La Commune, premier épisode d’un engagement militant
Soucieux des hommes et de son temps, Maximilien Luce a une véritable conscience idéologique, de vraies convictions politiques. Une grande partie de son œuvre est marquée par ces convictions. Il devient très jeune un militant anarchiste. Tout porte Luce vers cette voie : ses origines modestes, ses amitiés subversives, notamment avec Jean Grave, anarchiste et directeur de journal, son tempérament épris de justice. Le travail, la misère humaine l’émeuvent, il s’identifie à ses frères artisans, ouvriers, « ces vieux communards » révoltés qui forcent le respect.

Le déclencheur sera les scènes de répressions sanglantes de la Commune vécues à l’âge de treize ans qui le feront par la suite se ranger aux côtés du « groupe anarchiste du 14e arrondissement ». Dix ans plus tard, le souvenir obsédant de ces épisodes atroces ressurgit sous son pinceau sous forme de dessins d’un réalisme saisissant.

Témoin de son époque, Luce veut la décrire fidèlement. Le critique d’art Félix Fénéon qualifie le travail de mémoire de Luce de « réalisme supérieur ». Un réalisme inspiré de Courbet, comme Luce peintre anarchiste communard et qui fit comme lui de la prison. Luce est un anarchiste non violent : son arme politique reste le dessin. Il aide tout au long de sa carrière les revues anarchistes et socialistes dont celle de Jean Grave Les Temps nouveaux. Il réalise pour elles des dessins caricaturaux et des en-têtes d’une virulence extraordinaire. 

Auprès des mineurs, des ouvriers et des soldats
Parallèlement, sa production picturale augmente. Luce aime Paris et sa banlieue. Ses peintures représentent des choses simples, des quartiers de Paris, le Paris populaire, la Butte-aux-Cailles, Montmartre, la rue Mouffetard, des quartiers qu’on détruit et qui progressivement disparaissent. Il peint des tableaux poignants desquels émerge cependant la vie, la vie âpre et dure des hommes. Ils racontent le monde des travailleurs, pauvres esclaves souffrant sous l’effort, mais non résignés.

Lors d’un voyage en Belgique, la découverte de Charleroi et du « Pays noir » conduit le peintre à explorer un univers où alternent mines et usines. Il est fasciné par les paysages « terribles et beaux » d’aciéries, de terrils, cheminées géantes et hauts-fourneaux qu’il croque inlassablement au cours de ses visites. Il dessine les mineurs enchaînés aux entrailles de la terre, les ombres haletantes des ouvriers s’affairant autour des fours rugissants. Il publiera plus tard un album de dix dessins, Les Gueules noires, d’après des œuvres de Constantin Meunier.

Sa peinture puissante et tragique sait évoquer de façon magistrale la désespérance sociale d’un peuple amer, mais elle sait aussi, dans un même lieu, évoquer la douceur et le calme de la nature, la tendresse d’un coin de campagne, la lourdeur d’un feuillage d’été, le contraste entre la brutalité de certaines toiles et la poésie lumineuse d’autres.

Entre 1985 et 1900, le climat social délétère laisse éclater un antisémitisme latent qui aboutit à l’affaire Dreyfus. Il donne à Luce l’occasion de poursuivre son œuvre de dessinateur pamphlétaire dans divers journaux. La Première Guerre mondiale réactive sa verve picturale antimilitariste. Profondément bouleversé par la violence et la durée de cette horrible guerre, il fixe les souffrances des soldats et du peuple sur ses toiles les plus poignantes, dont la fameuse Gare de l’Est sous la neige montrant les poilus de retour du front.

Après trois guerres et une révolution écrasée, fatigué par la folie des hommes, Maximilien Luce quitte Paris pour Rolleboise, petit village situé sur les bords de Seine en région parisienne. Il y trouve jusqu’à la fin de sa vie l’apaisement, mais continuera de s’intéresser aux misères et aux joies de chacun.

À Giverny, toute la carrière de Maximilien Luce

C’est dans le cadre du festival Normandie impressionniste que cette exposition est consacrée aux travaux de Luce. Travailleur acharné, il a laissé une œuvre foisonnante qui reste cependant méconnue du public. La rétrospective du musée de Giverny permet de présenter pour la première fois l’ensemble de son travail. Et les talents de Maximilien Luce sont nombreux : grand coloriste, affichiste, illustrateur, graveur hors pair, il fut un dessinateur de premier ordre et un excellent peintre d’histoire.
Trois œuvres incontournables
L’exposition compte près d’une cinquantaine de peintures ainsi qu’une vingtaine de dessins et autant de documents. Le parcours chronologique balaie toutes les périodes de l’artiste, des paysages de jeunesse jusqu’à ceux des bords de Seine peints à Rolleboise, en privilégiant sa phase néo-impressionniste.
Quelques-unes des toiles majeures de Luce sont ici réunies dont trois résument à elles seules l’essence même de son œuvre : L’Incendiaire (1896) qui fut la première lithographie fournie pour l’album des Temps nouveaux, journal anarchiste. L’Incendiaire représente dans l’iconographie anarchiste le symbole de l’action révolutionnaire. L’Aciérie (1895) offre une vision dantesque et fascinante d’ouvriers s’activant dans le flamboiement des hauts-fourneaux du « Pays noir » belge. Le peintre figure ici de façon magistrale la dignité de l’effort sans sentimentalisme. La Gare de l’Est sous la neige (1917) est l’un des tableaux particulièrement poignants illustrant la Première Guerre. Devant la haute façade de la gare, ondule la masse bleue des uniformes des « poilus » de retour du front. Dans cette marée humaine fébrile et triste qui se presse et se cherche, un spahi rouge sang forme un contraste saisissant.

Biographie
1858 Naît à Paris.
1872 Se destine à devenir graveur sur bois et prend des cours de dessin.
1887 Expose pour la première fois au Salon des indépendants et y rencontre Pissarro, Seurat, Signac…
1889 Dessine la couverture du journal anarchiste Le Père Peinard.
1894 Suite à l’assassinat du président de la République Sadi Carnot, il est emprisonné puis finalement acquitté.
1904 Ami de Verhaeren, il participe pour la quatrième fois à l’exposition de la « Libre Esthétique » à Bruxelles.
1915-1917 Durant la guerre, peint plusieurs tableaux de permissionnaires dans les gares parisiennes.
1941 Décède à Paris.


Autour de l’exposition
Infos pratiques.
« Maximilien Luce, néo-impressionniste. Rétrospective », jusqu’au 31 octobre 2010. Musée des Impressionnismes, Giverny. Tous les jours, de 10 h à 18 h, jusqu’à 22 h le samedi 4 septembre. Tarifs : 6,50 et 4,50 e. www.museedesimpressionnismesgiverny.com

Luce à Mantes-la-Jolie.
C’est dans la commune des Yvelines, à quelques kilomètres de Giverny en remontant la Seine, que le musée de l’Hôtel-Dieu conserve la plus importante collection d’œuvres de Maximilien Luce en France. Résultant notamment d’une donation de Frédéric Luce, le fils de l’artiste, en 1971, les 150 peintures, dessins et estampes sont exposés de façon permanente, par rotation, depuis 1996. Cette année, certaines œuvres ont fait l’objet d’une campagne de restauration et seront à nouveau présentées au public fin 2010.

Thématiques

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°627 du 1 septembre 2010, avec le titre suivant : Maximilien Luce - Le (néo)impressionniste guidant le peuple ouvrier

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