Art contemporain

Marlene Dumas, une peinture sans concession

Par Itzhak Goldberg · Le Journal des Arts

Le 15 juin 2022 - 843 mots

VENISE / ITALIE

Sexe, amour, violence, mort…, la peintre insuffle la puissance de la vie à des images le plus souvent puisées dans des magazines. Elle bénéficie d’une large rétrospective au Palazzo Grassi à Venise.

Marlene Dumas
Marlene Dumas

Venise. Si la notoriété d’un ou d’une artiste devait se mesurer à l’aune de son impact sur la jeune génération, le cas de Marlene Dumas serait exemplaire. Celle qui est née en 1953 en Afrique de Sud sous le régime de l’apartheid, qui travaille aux Pays-Bas et est exposée dans le monde entier, inspire de nombreux créateurs. Et non des moindres – voir Françoise Pétrovitch ou Claire Tabouret, pour se limiter à la France.

Pourtant, il est difficile de définir le « style Dumas ». En regardant ses images, un terme vient à l’esprit : « peinture blanche », pour paraphraser Roland Barthes et son expression « écriture blanche » pour qualifier la littérature minimaliste des années 1950. Ce qui caractérise les représentations de Dumas est une distanciation contrôlée, une présence neutre, une économie de moyens, une forme de transparence qui résiste néanmoins à toute investigation psychologique.

Marlene Dumas, Dead Marilyn, 2008, Kravis Collection. © Peter Cox, Eindhoven
Marlene Dumas, Dead Marilyn, 2008, Kravis Collection.
© Peter Cox, Eindhoven


En réalité, on y voit peu de chose. Des corps vidés de leur substance, délavés, qui semblent échapper à toute fonction descriptive, des figures diaphanes à la chair flétrie et aux visages ectoplasmiques. Les formes labiles, liquides, qui s’étirent semblent en arrêt momentané. De rares couleurs, un gris sale domine. Peu bavarde, la peinture de Marlene Dumas ne raconte pas d’histoires. Et pourtant, ces images qui défilent parlent de l’essentiel : de l’enfance, de la violence, de la sexualité, du racisme, de la mort, de l’absence, du manque. Elles sont inspirées par des photographies provenant aussi bien de journaux que de revues, d’images médicales ou de Polaroid qu’elle prend elle-même. « Je suis une artiste qui utilise des images de seconde main et des expériences de premier ordre » (1),affirme-t-elle. Expériences et non émotions car tout son art consiste à insuffler une vie à ces clichés de clichés, ces banalités, sans aucun effet de pathos. Ainsi, ni excès ni brutalité dans ces figures isolées ou en groupe ; aux images de la violence se substitue la violence des images, moins repérable, plus difficile à cerner, plus diffuse. C’est peut-être justement le décalage entre ce style indéfinissable et les situations « borderline », en marge, qui fait la puissance obstinée des œuvres. Encore que, de temps à autre, l’artiste déroge à sa manière habituelle et mette en scène des représentations de cruauté explicites, aux accents expressionnistes : Les Yeux bandés, 2002, ou Camisole de force, 1993.

Sur les « différents types de couples »

Les structures ouvertes du Palazzo Grassi à Venise offrent des perspectives panoramiques permettant de mettre en regard des images venant de différentes périodes de la production picturale de Dumas. Selon les commissaires, l’exposition aborde d’une part la mythologie articulée autour d’une pièce poétique de Shakespeare, Vénus et Adonis, revisitée par l’écrivain néerlandais Hafid Bouazza, d’autre part des œuvres inspirées du recueil de poèmes de Baudelaire Le Spleen de Paris, dont certaines ont été présentées au Musée d’Orsay. Selon l’artiste, c’est « une exposition sur les histoires d’amour et ses différents types de couples, jeunes et vieux, l’érotisme, la trahison, l’aliénation, les débuts et les fins, le deuil, les tensions entre l’esprit et le corps, les mots et les images » (in catalogue). Autrement dit, cette présentation, intitulée par l’artiste « Open-end » (une fin ouverte), d’une sélection de peintures et dessins datant de 1984 à aujourd’hui, traite tout simplement de la vie. Une vie pas toujours très drôle. Les prostituées qui nous tournent le dos – ou les fesses – attendent le client (Le Visiteur, 1995 ; Miss Pompadour, 1999). Les enfants, ou plutôt les petits adultes, ont des visages fermés, inexpressifs ou franchement inquiétants quand réunis en groupe, comme dans Le Rituel (avec poupée), 1992. Une des œuvres les plus connues de Dumas représente sa fille qui porte un regard hostile sur le spectateur. Nue, recouverte de peinture – le buste en bleu pâle, les mains en rouge sang –, dénommée La Peintre (1994), c’est une allégorie de l’artiste, dont le corps se transforme en palette.

Ailleurs, Dead Marylin [voir ill.] est une représentation de Marylin Monroe imaginée sur son lit de mort. À mille lieues de l’icône glorieuse réalisée par Warhol, la femme au visage défait devient l’emblème, selon l’artiste, de la fin du rêve américain. Il y a quelques années, les couleurs ont fait leur apparition, sans pour autant contribuer à un quelconque aspect décoratif. Au contraire, peut-on dire, car, appliquées au visage, comme ce vert maladif (Intoxication, 2018) ou ce rouge criard qui entoure la bouche et bave sur les dents (Dents, 2018), ces teintes décalées créent un effet d’étrangeté, voire de malaise. Cependant, çà et là, des signes de lassitude – voire de découragement – se glissent dans cette production picturale exceptionnelle. Il n’en reste pas moins que, face à ces œuvres bouleversantes, le spectateur demeure ébranlé.

Marlene Dumas. Open End - Palazzo Grassi, mars 2022

(1) Marlene Dumas, Sweet Nothings. Notes and Texts, 1re édition Galerie Paul Andriesse/De Balie Publishers, Amsterdam, 1998; 2e édition Koenig Books, Londres, 2014.

Marlene Dumas, Open-end,
jusqu’au 8 janvier 2023, Palazzo Grassi, Campo San Samuele 3231, Venise.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°591 du 10 juin 2022, avec le titre suivant : Marlene Dumas, une peinture sans concession

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