Mangareva, le panthéon du silence

Par Christine Coste · L'ŒIL

Le 15 décembre 2008 - 2219 mots

Principale île des Gambier, en Polynésie, Mangareva garde encore jalousement les secrets de sa civilisation installée avant l’arrivée des missionnaires en 1834, dont seuls les vestiges de sanctuaires sacrés disent toute la richesse. En attendant l’exposition du Quai Branly…

Barrière de corail émoussée de blanc, îles et îlots vallonnés verdoyants et piste d’atterrissage filant entre océan Pacifique et lagon au bleu profond tranché de turquoise  : les Gambier s’annoncent dans l’immensité du plus grand océan du monde. Après quatre heures de vol, l’archipel le plus éloigné de Tahiti, le moins connu aussi des Polynésiens, se laisse contempler. Le ciel est limpide, la lumière incisive et le survol de cet enclos de terres dispersées en mer un pur plaisir des yeux. Les habitations sont rares. Seule une concentration plus importante marque l’île principale, Mangareva.
« Autrefois, les habitants de Mangareva croyaient qu’ils appartenaient à une race étrangère, la plus belle du monde. Les vieux prêtres disaient que cette race sortait du poisson… » La lecture avant le départ de ces quelques lignes lues par hasard à Papeete, chez Daniel Palacz, entrepreneur et collectionneur d’art océanien, a contribué à attiser la curiosité sur l’histoire ancienne de cet archipel que des missionnaires catholiques avaient occultée en quelques années, ne gardant d’elle que quelques objets (hameçons, tambour…) et douze sculptures de divinités envoyées en Europe.
« Des pièces rares et sans équivalents en Polynésie et dont on sait encore peu de choses », avait précisé Philippe Peltier, responsable de l’unité patrimoniale Océanie Insulinde du musée et commissaire de l’exposition du Quai Branly. Des sculptures sur bois pour certaines d’entre elles au nom de Tu, Rongo et Rao qui, après Paris, rejoindront en juin les salles dévolues aux expositions temporaires du musée de Tahiti et des Îles pour un retour de quelques mois en terre polynésienne. Un événement et une première en ces latitudes aux ramifications
porteuses d’une symbolique forte, « la révélation et le réveil d’une mémoire » pour reprendre les mots du directeur du musée de Tahiti et des Îles, Jean-Marc Pambrun. Retracer cependant l’histoire des Gambier avant l’arrivée des missionnaires se heurte rapidement à des inconnues et à des mystères que tout voyage à Mangareva entretient et renforce.

Grégoire Stanislas, roi fantoche assujetti au père évangéliste
« Aux Gambier, les missionnaires ont tout détruit. » Les propos de Daniel Palacz s’avèrent exacts. Les travaux de terrassement qu’il a menés dans l’archipel n’ont rien laissé entrevoir, pas même un objet, comme ailleurs aux Marquises, aux Iles sous le Vent ou aux Tuamotu. Les « idoles » ont été décapitées, brûlées, et les traces de marae, enceintes dallées de pierres et lieux de culte, effacées. Les multiples édifices religieux catholiques construits dans l’archipel, entre 1840 et 1870, marquent, dit-on, leur emplacement, à commencer par la cathédrale de Mangareva dont « les sous-sols cacheraient une crypte incroyable », a-t-on assuré à Daniel Palacz, sans rien pourtant lui montrer. La chape de plomb qu’il a d’ailleurs ressentie lors de ses différents voyages, lui fait dire qu’aux Gambier, berceau du catholicisme polynésien, il demeure encore des secrets et des traces de l’histoire ancienne que l’on garde bien cachés.
Le débarquement, le 7 août 1834, sur l’île d’Akamaru des pères Laval, Caret et Murphy de la congrégation des Picpus, a en effet marqué le début d’une nouvelle ère pour les cinq mille âmes qui peuplaient autrefois les territoires de cet archipel qu’aucun Occidental n’avait tenté avant eux de coloniser. Ni le capitaine James Wilson du Duff, qui les découvrit le 24 mai 1797 et qui les baptisa du nom de l’amiral James Gambier, mécène de l’expédition affrétée par la London Missionary Society, ni le capitaine Frederick William Beechey dont le séjour en 1825 donna une cartographie, des gravures et un récit précieux, encore de nos jours, pour appréhender les traditions et coutumes de ces populations polythéistes avant qu’elles ne soient christianisées par ces pères catholiques si véloces dans leur entreprise de conversion et d’éducation.
Sous leur gouverne, l’évangélisation a été rapide et n’a rencontré, semble-t-il, aucun obstacle. L’anthropophagie et les sacrifices humains cessèrent. Les hommes apprirent des métiers « utiles » et devinrent maçons, charpentiers, ébénistes, menuisiers, etc. Différents édifices religieux en pierre s’élevèrent, des sentiers parfois pavés sillonnèrent les îles. Les corps se couvrirent de vêtements, tandis que les tatouages et les danses furent prohibés.
Le roi de Mangareva, Te-Maputeoa, après avoir résisté pendant un certain temps, fut lui-même baptisé et devint, en hommage au pape Grégoire XVI, le roi Grégoire Stanislas, un roi fantoche sous la tutelle du nouveau maître des lieux, le père Honoré Laval qui, pendant trente ans, instaura une théocratie sans équivalent en Polynésie et un régime de lois sévères.
Vie spirituelle, matérielle, sociale, économique, commerciale et politique   : rien n’échappa au Code mangarevien appliqué dans l’archipel jusqu’au rappel en 1871 à Papeete du père Laval par l’évêque de Tahiti, à la suite des protestations émanant de navigateurs et de commerçants plus gênés dans leur trafic de nacre que par le régime imposé à la population qui ne comptait plus, à son départ, que deux mille habitants avant de tomber à quatre cents en 1896, tuberculose, lèpre et alcool ayant eu raison des derniers trois quarts de ses rangs.
Aujourd’hui, mille quatre cents personnes vivent aux Gambiers de la perliculture, comme le soulignent les cabanes sur pilotis, construites aux abords des îles, ainsi que les pick-up et des 4x4 dernier cri qui circulent sur Mangareva. Quant à la présence des militaires du Centre d’expérimentation du Pacifique, restés en poste bien au-delà de la fin de la période des essais nucléaires de Mururoa (située à quatre cents kilomètres au nord-ouest), il ne reste plus rien.
Dès la traversée du lagon et l’arrivée au quai de Rikitea, ville principale de Mangareva et capitale de l’archipel, la sensation d’être dans un bout du bout du monde, esseulé, s’impose. En cette période de saison sèche, aucun navire à quai ni voilier de plaisance, seulement deux ou trois barques amarrées et un village alangui, aux maisons préfabriquées éparpillées et dominées par une cathédrale aux deux clochers à la blancheur noircie (voir p. 55), avec, en arrière-plan, une nature vallonnée envahie de hauts falcata aux larges frondaisons clairsemées qu’une ligne de crête effilée de sapins assombrit.
Derrière la tranquillité d’un bourg sans circulation et le déploiement d’une végétation réintroduite au siècle dernier pointe une rudesse. Sur ces hautes et basses terres cernées d’un lagon aux eaux fraîches propices à la perle, la vie se déroule en vase clos. Chaque semaine, l’arrivée de l’avion d’Air Tahiti Nui, avec son lot de voyageurs, de courrier et de marchandises, est attendue, comme celle du bateau de ravitaillement reliant deux fois par mois l’archipel à Tahiti, située à mille six cent cinquante kilomètres au nord-ouest. Le dimanche, c’est la messe qui rassemble et unit en une ferveur chrétienne et des chants joyeux et expressifs dont la rythmique et les instruments traditionnels semblent être l’unique héritage d’une culture que les missionnaires aient conservé en la mixant à leurs textes.

Une civilisation mystérieuse dont l’histoire reste à écrire
De fait, retrouver les traces de l’histoire d’avant la colonisation s’avère rapidement bien plus difficile à mener à bien aux Gambier qu’à Tahiti, Moorea ou Raiaitea, où des associations se sont créées afin de préserver des sites de marae et de se réapproprier une langue, une culture et des traditions longtemps bannies. Le programme des sites historiques à visiter à Mangareva, distribué par la mairie, se réduit ainsi aux seuls édifices construits à l’époque des missionnaires, et les interlocuteurs de référence sur le passé de l’archipel à deux hommes   : Daniel Sauvage, ancien instituteur, et Bruno Schmidt, infirmier à la retraite né aux Gambier et propriétaire d’une ferme perlière, qu’archéologues, anthropologues et ethnologues de passage ou en mission sur l’archipel rencontrent et utilisent comme guides.
La période pré-évangélisation ne semble guère en effet passionner, ni mobiliser grand monde si ce n’est ces deux hommes férus de lectures et d’échanges d’informations. Mais eux aussi butent sur nombre de questions sans réponse lorsqu’on évoque la civilisation et la culture traditionnelles.
« On ne sait pas grand-chose sur le passé polynésien », a rappelé à Papeete Éric Conte, professeur d’ethno-archéologie du Pacifique à l’université de la Polynésie française. « La question sur l’ordre de peuplement dans les différents archipels comme celle de la manière dont leurs sociétés ont évolué sur le plan politique, économique, spirituel et environnemental, se pose encore, faute de fouilles archéologiques suffisantes. Et aux Gambier plus qu’ailleurs, terra incognita pour les archéologues. »
Les fouilles menées depuis 2000 sur différents sites de l’archipel, en particulier avec Pascal Murail sur l’atoll de Temoe, leur ont toutefois permis de dater les premières implantations humaines aux Gambier aux viiie et ixe siècles et d’affirmer que « les xiiie, xive et xve siècles ont été une phase de constructions monumentales pour l’archipel avant que des changements climatiques n’interviennent et ne marquent le début d’une déforestation importante et la disparition de certains mollusques ».
« Quand James Wilson découvre les Gambier, le milieu terrestre est pauvre, et le milieu marin riche en nacre et en poissons. » Pour subsister, l’archipel fonctionne en réseau avec d’autres îles, dont Rapa Nui (l’île de Pâques). Ces îles si éloignées les unes des autres se complètent. Pitcairn, île située à cinq cents kilomètres à l’est des Gambier où échouèrent les naufragés du Bounty, constitue ainsi une réserve de pierres.
La course céleste des astres, les mouvements de la houle, les nuages et les oiseaux servent alors de repères aux navigateurs, et la pirogue de moyen de transport et de passage entre les îles, les hommes et les dieux aussi. Excepté à Mangareva où elle a été remplacée par le radeau bien avant l’arrivé des missionnaires, comme le montre une gravure de l’un des deux volumes du Narrative of a Voyage to the Pacific and Beering’s Strait du capitaine Beechey édité en 1831. « La disparition de certaines essences d’arbres explique certainement cette substitution », souligne Philippe Peltier, tout aussi prudent quand on évoque l’histoire ancienne de l’archipel.

Une exposition pour financer la réfection du toit de la cathédrale
Les écrits des navigateurs (ceux de Beechey et de Dumont d’Urville qui passa aux Gambier en 1838) et les différents ouvrages des missionnaires qui vécurent à Mangareva constituent actuellement les seuls documents pour appréhender les traditions et coutumes de cet archipel que les pères picpussiens anéantirent tout en conservant paradoxalement quelques pièces du panthéon mangarevien.
L’inventaire mené par le père Caret lors de l’envoi de certaines d’entre elles à Paris constitue ainsi une source d’informations précieuse comme l’ouvrage du père Honoré Laval, L’Histoire ancienne d’un peuple polynésien, qui relate ce que les habitants lui confièrent sur la nature ou les dieux, non sans s’émerveiller devant cette culture orale capable de dérouler la généalogie complète de chaque individu. Désormais, ce sont les registres de la paroisse et de la mairie auxquels les habitants se réfèrent, surtout quant il s’agit de savoir à qui appartient telle ou telle terre. Les revendications identitaires, quant à elles, s’avèrent bien plus ténues.
Le panthéon mangarevien appartient à un passé enfoui dans les mémoires que l’exposition des musées du Quai Branly et de Tahiti remonte à la surface sans qu’on l’ait ici recherché ni désiré. Sa tenue n’en demeure pas moins, pour son maire et la population, un moyen de sortir les Gambier de l’ombre et de faire pression sur le gouvernement polynésien pour qu’il débloque les fonds nécessaires à la réfection de la toiture de la cathédrale fermée depuis deux ans, « deuxième cathédrale pourtant du pays derrière celle de Papeete », vous rappelle-t-on.
Vouloir sortir du champ de l’histoire liée au temps des missionnaires est donc une entreprise à mener en parallèle. Une promenade au couvent du Rouru en ruine, à l’est de l’île, tourne à l’exercice sportif. À ses abords, il existe un rocher, dit « la baignoire de la princesse » en raison de sa cavité au sommet, où la fille du roi venait prendre son bain, raconte-t-on. En réalité, il s’agit d’un rocher pour l’envolée des âmes, confiera plus tard Jean-Marc Pambrun du musée de Tahiti et des Îles. Il fait partie d’un ensemble comprenant deux autres rochers et certainement un ou plusieurs sites de marae qu’il faudrait rechercher.
Si l’on veut voir des traces de ces sanctuaires sacrés, c’est sur le mont Duff qu’il faut monter. L’existence de ces plates-formes de pierres, recouvertes de végétation, demeure là encore tout aussi confidentielle. Par crainte peut-être de réveiller les tupapau, les esprits des ancêtres, toujours aussi présents dans la société mangarevienne. Au panthéon du silence, la terre, il est vrai, est un champ mystérieux que la beauté du lagon et de ses perles cerne et contient, sans retenir.

Repères

1797
Le capitaine James Wilson découvre l’archipel des Gambier et lui donne le nom de l’amiral James Gambier, mécène de l’expédition.

1834
Les pères français Laval et Caret débarquent sur l’île d’Akamaru.

1836
Le roi de Mangareva se fait baptiser et devient le roi Grégoire Stanislas.

1840-1870
Construction de nombreux édifices religieux catholiques dont la cathédrale Saint-Michel achevée en 1841 à Mangareva.

1871
Rappel du père Laval à Papeete à la suite de protestations.

2009
L’archipel des Gambier recense 1 400 habitants, dont plus de la moitié vit à Mangareva. Cette île de 15,4 km2 fait partie de la Polynésie française.

Autour de l'exposition

Programmée du 3 février au 10 mai 2009, l’exposition de Musée du quai Branly rassemblera les seules œuvres connues à ce jour de Mangareva. Au total, une douzaine de statues anciennes, prêtées par de prestigieuses institutions parmi lesquelles le British Museum et le Metropolitan Museum, seront réunies pour la première fois dans une exposition publique. Exceptionnelles par leur rareté et leur originalité, elles permettront de faire connaître la richesse et la singularité de cette culture insulaire largement mal connue. L’œil reviendra plus en détail sur l’exposition dans un prochain numéro.

« Mangareva, panthéon de Polynésie »
du 3 février au 10 mai 2009. Quai Branly, Paris. Tous les jours, sauf le lundi, de 11 h à 19 h, le jeudi, vendredi et samedi jusqu’à 22 h. Tarifs : 7 et 5 e. www.quaibranly.fr

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°609 du 1 janvier 2009, avec le titre suivant : Mangareva, le panthéon du silence

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