Lydia Delectorskaya - La muse de compagnie d’Henri Matisse

Par Colin Lemoine · L'ŒIL

Le 23 mars 2010

Elle est jeune, belle et intelligente. Il est âgé, célèbre et génial. Une muse et son artiste. Il l’appelle simplement Lydia, elle l’appelle Patron. « Patron », comme si Henri Matisse devait être bien plus qu’un employeur : un saint…

Bras croisés, la tête posée sur le revers de sa main gauche, Lydia Delectorskaya (1910-1998) observe, sereine, l’objectif de l’appareil. La photographie en noir et blanc prise vers 1946, bien qu’elle fixe la beauté angélique de la jeune femme, peine à dire la singularité du modèle, à savoir sa blondeur, cette blondeur slave qui lui permit, une douzaine d’années auparavant, de franchir un seuil littéral et symbolique en devenant l’hôtesse, l’assistante et la muse d’Henri Matisse (Nu au fauteuil, fond rouge, 1936).

À quoi songe-t-elle, alors qu’elle offre son visage et son temps à l’œil de ce photographe indiscret ? Regarde-t-elle, docile, l’appareil ou revoit-elle, comme en rêve, ce qui lui vaut d’être alors immortalisée : ce hasard souverain, cette chance inouïe ? Lydia D. ou l’histoire d’une vie extraordinaire que le musée Matisse du Cateau-Cambrésis, à la faveur de vingt et une peintures et cent cinquante dessins, illustre et investigue sans précédent. Un album de souvenirs bigarré, une histoire de l’art intimiste.

Comme dans un roman de Gogol ou de Dostoïevski
Éminemment romanesque, la jeunesse de Lydia Delectorskaya ressemble aux ouvrages de Gogol et de Dostoïevski, à cette fatalité qui éreinte l’âme et accable le cœur. Née en 1910 à Tomsk, une ville de Sibérie occidentale demeurée célèbre par la littérature – une partie du Michel Strogoff (1876) de Jules Verne s’y déroule –, la jeune fille n’a guère le temps de jouir d’un âge que d’autres, mieux nés, disent insouciant et léger.

Au début des années 1920, les épidémies qui déciment la Russie révolutionnaire ont, pour noms assassins, choléra et typhus. Lydia, douze ans, est une adolescente orpheline lorsqu’elle est recueillie en 1922 par une tante dévouée qui fait bientôt de la Mandchourie une terre d’exil et, peut-être, de répit. Mais c’est oublier que le sort peut s’acharner et la guerre éclater.

Elle fuit la Russie pour vivre un conte azuréen
En 1928, la province étant disputée entre la Chine et le Japon, Lydia D., condamnée à devenir une apatride perpétuelle, doit gagner la France et, inévitablement, Paris. En 1932, un mariage puis un divorce plus loin, la jeune femme décide de rejoindre la colonie russe de Nice où, fatalement, la vie ne peut qu’être plus facile. Elle a vingt-deux ans et déjà beaucoup perdu. Elle a pour elle bien peu de choses : des cheveux blonds, de grands yeux bleus et, enfin, de la chance. Juste ce qu’il faut.

De la chance, il en faut, lorsque les lois xénophobes de l’époque interdisent aux immigrés des métiers rémunérateurs et gratifiants. Sa chance, alors, s’appelle Henri Matisse. Le peintre recherche une aide-atelier susceptible de l’assister dans la réalisation de la gigantesque Danse (1932-1933) dont vient de lui passer commande le docteur et collectionneur Albert C. Barnes.

Anecdotique, l’expérience eût été brève si madame Matisse, alitée peu après l’achèvement de l’œuvre et le renvoi de la jeune femme, ne s’était souvenue de cette Russe charmante, tout indiquée comme garde-malade. Un an plus tard, en 1933, Lydia revient. Elle sera désormais logée et nourrie. Elle restera vingt-deux ans, jusqu’à la mort du maître.

Matisse et Lydia, une fable éternelle
À compter de ce retour – en grâce –, Lydia ne va cesser de traverser l’œuvre de Matisse dont elle peuple pas moins de quatre-vingt-dix tableaux et des centaines de dessins. Modèle quotidien de 1934 à 1939 (Portrait bicolore, 1938), cette Sibérienne, à la blondeur incendiaire et aux yeux de louve, hante la création matissienne, qu’elle soit dénudée et alanguie sur un lit (Le Rêve, 1935) ou qu’elle porte les robes et bijoux diaprés que le peintre met à sa disposition (Robe violette et anémones, 1937).

Rien, pas même les quarante années qui séparent un Matisse octogénaire de Lydia, n’altérera cette fascination réciproque qui voit le peintre poursuivre inlassablement la splendeur arabesque de son modèle (Nu rose, intérieur rouge, 1947) et la muse s’improviser confidente ou servante bienveillante.
Rien, pas même la mort de l’artiste en 1954, n’estompera la dévotion de cette Jeune femme en corsage bleu (1939) qui, pour avoir fui une Russie inhospitalière, trouva un bonheur domestique auprès d’un logeur fabuleux.

Longtemps mémoire vivante de Matisse, Lydia D. s’est éteinte en 1998. Elle avait 88 ans et toujours de grands yeux de louve. Ses tableaux et ses cendres, eux, ont regagné la Russie. Une Russie soudainement hospitalière.

Biographie

1910 Naissance à Tomsk (Sibérie).

1928 Émigre en France, à Paris.

1932 À Nice, elle devient le modèle de Matisse.

1934-1939 Pose pour près de 200 dessins et tableaux.

1941 Assiste Matisse, malade, dans ses tâches domestiques et artistiques.

1946 Premier legs du peintre à des musées russes.

1954 Mort de Matisse.

1979 Prix littéraire Gorki pour ses travaux de traductrice.

1986 Publie Henri Matisse, l’apparente facilité expliquant le processus créatif de l’artiste.

1998 Décède à Paris.

À Lire

Le catalogue Lydia D., muse et modèle de Matisse, ouvrage collectif sous la direction de D. Szymusiak, M.-T. Pulvénis et de W. de Guébriant, RMN éditions, 224 p., 35 euros.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°623 du 1 avril 2010, avec le titre suivant : Lydia Delectorskaya - La muse de compagnie d’Henri Matisse

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