Sète et Le Crestet

L’été hors-cadre de Paul-Armand Gette

Du jardin d’Alice à celui des délices

Le Journal des Arts

Le 10 mai 2010

Deux expositions et deux livres, où l’on retrouve Gette en artiste botaniste, ou l’inverse. Il y fait part, au hasard des rencontres, de l’évolution de ses rapports au modèle et à la nature. Ou plutôt des deux imbriqués, puisqu’il s’attache toujours à perturber la hiérarchie établie entre les genres.

SÈTE-LE CRESTET - En proposant des "chroniques" à Sète, et ses "divertissements" au Crestet, Paul-Armand Gette s’autorisait d’emblée les multiples débordements propres à fuir l’invasion des touristes sur la Côte. S’il est question de la plage de sable noir d’Agde dans l’exposition de Sète, ses échappées l’emmènent jusqu’en Islande, d’où il rapporte un morceau d’obsidienne, roche volcanique noire et brillante dont il aime le côté tesson de bouteille, et qu’il rapproche d’une culotte, dans une vitrine retraçant ses précédentes approches des nymphes et déesses.

Il s’agit ici des culottes d’Aphrodite, l’exposition démontrant, souvent contre l’avis des spécialistes, que la déesse en portait. Tout cela est bien loin, et Gette trouve en Bénédicte, une parfaite incarnation de la divinité grecque, prête à l’aider à soutenir sa thèse. On retrouve sur plusieurs clichés certaines espèces du parc de la Villa Saint-Clair, lieu souvent propice à la rencontre. La pièce centrale de l’exposition réunit trois photograhies ob-scènes (devant la scène), et un grand pubis dessiné au sol avec des morceaux de lave.

La pointe du triangle, rougissante, dirigée vers le spectateur, est arrosée chaque jour de pétales de roses. Outre qu’il est du meilleur effet, ce coloriage est le moindre des rituels que l’artiste puisse offrir à une divinité de ce rang.

Opérant sur un mode combinatoire, les œuvres de Gette précipitent des paramètres et des médiums si hétérogènes qu’elles échappent à la description. L’exposition du Crestet conteste d’ailleurs l’attitude des sciences dites exactes, qui, en isolant l’objet de leur analyse, s’en éloignent plus qu’elles ne s’en rapprochent. Pour Gette, l’art ne semble pourtant pas mieux valoir que la science.

L’exposition propose de "vrais" tableaux, entendez des diagrammes de Zingg. Et à l’extérieur du Centre, l’artiste a indexé les nombreux spécimens de Rubia peregrina L., dessinant dans la forêt des nuées de petites étiquettes blanches.

La construction très aérée de l’exposition joue sur une symétrie contrariée, Gette s’intéressant autant à l’ordre qu’au désordre naturel (voir la couleur et la forme des galets, les lobes des feuilles de Quercus Ilex L.). Il y plante le décor élargi de ses "propositions paysagères" : la fôret (méditerranéenne), la rivière (l’Ouvèze), la montagne (le mont Ventoux), la source (la fontaine de Vaucluse), le volcan (le lac de lave de Beaulieu), le château (de La Coste) et surtout le modèle, qui sera pluriel. Il invite le spectateur à faire fonctionner ses sens de concert, pour construire à partir de ces éléments un jardin personnel.

Au cours de sa déambulation, peut-être croisera-t-il l’anthèse d’Alnus Glutinosa (L.) Gaertner, le marquis de Sade, l’apparition d’une brume sur la forêt du Crestet, Annaïg, et Violaine, et Aïdée… Chaque œuvre étant ici, comme les diagrammes de Zingg, à double entrée.

Le mont Ventoux est très présent, sans jamais qu’on n’en voie une image, l’exposition proposant d’aller voir (aussi) ailleurs. Ainsi Gette conçoit une cinématographie (imaginez un dyptique qui ne serait qu’un) juxtaposant la moyenne des températures au sommet du mont, et la photographie d’un 0m., cadré serré, origine du paysage – preuve tangible de son ascension, après Pétrarque, au dit sommet. Le 0m. fait ici contrepoint au 0° C. de la courbe des températures, qui dessine le mont Ventoux. On peut y voir pur hasard, ou pure poésie.

On passe toujours de relevés, en noir et blanc, à des impressions, colorées, où entrent les modèles, de plus en plus nombreux. Depuis Alice, modèle idéal et virtuel de la fin des années 60, aux jeunes femmes d’aujourd’hui, le modèle occupe une place centrale dans l’œuvre – et même déterminante, puisqu’il a désormais le choix des initiatives.

À la pérennité de l’art ou de la nature, Gette préfère le caractère transitoire de leurs manifestations. Aussi les galets de l’Ouvèze et le lit de Quercus pubescens Willd., après ce moment passé à nous plaire, iront-ils rejoindre leur lieu de prélèvement.

\"Les chroniques d’Aphrodite\"

Espace Paul Boyé, 28 juin-30 août, 31, rue P. Bousquet-34200 Sète (tél : 67 53 78 88). Livre aux éditions Villa Saint-Clair (postface de B. Marcadé), 48 p.,60 F.

\"Propositions paysagères ou les divertissements de l’auteur en Provence\", jusqu’au 3 septembre, Centre d’art du Crestet, Chemin de la Verrière, 84110 Crestet/Vaison-La-Romaine (tél : 90 36 34 85). Livre aux éditions Actes Sud, 78 p., 60 F.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°6 du 1 septembre 1994, avec le titre suivant : L’été hors-cadre de Paul-Armand Gette

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