Samedi 16 février 2019

Le Cherokee d’Eurasie

Un hymne à la liberté

Par Philippe Régnier · Le Journal des Arts

Le 1 avril 1996 - 476 mots

Le Channel, galerie de l’Ancienne poste à Calais, et le Frac Champagne-Ardenne au Collège à Reims organisent, en association, les premières expositions personnelles de Jimmie Durham en France. L’artiste, âgé de 55 ans et d’origine cherokee, y propose une vision personnelle de l’Europe.

CALAIS - Ce sont deux portillons de supermarchés qui accueillent les visiteurs de l’exposition de Jimmie Durham à Calais. Cette pièce, La porte de l’Europe, qui donne son nom à l’exposition, est symptomatique du propos développé ici par l’artiste : l’Europe, telle qu’elle se met en place depuis quelques années, est un grand marché dont l’accès est soigneusement contrôlé et orienté.

Calais et Reims présentent en réalité deux chapitres du projet eurasien de l’artiste cherokee, une réflexion qu’il mène depuis quelques années sur l’Europe. Dans une démarche qui lui est habituelle, Durham a fortement contextualisé ces expositions, en s’appuyant sur le rôle géographique, historique et industriel des deux cités.

Ainsi, avec son port maritime et le tunnel sous la Manche, l’artiste considère la sous-préfecture du Pas-de-Calais comme l’accès privilégié à l’Europe. Plusieurs pièces de l’exposition du Channel constituent réellement un cycle initiatique. L’alignement des premiers portillons avec l’Arc de triomphe individuel, une parodie des détecteurs à rayons X des aéroports, conduit au Train en ficelle, une pièce constituée d’assemblages de tuyaux, d’un coquillage et de fils à dentelle de Calais, dont l’accès reste soigneusement interdit par le cordon qui l’enceint. Plus loin, les lettres de béton du mot "Europe", photographiées à l’entrée du centre commercial calaisien "La cité de l’Europe", ou l’image de l’artiste dans la station du métro parisien "Europe" alimentent une réflexion sur la réalité même de cette notion.

Pour l’artiste, l’Europe n’est qu’une idée politique, un concept qui nie les différences objectives existant, par exemple, entre un Français et un Italien, un Allemand et un Espagnol. À cette entité dont il ne pourra jamais faire partie, car purement administrative et conceptuelle, Durham se pose en Eurasien, en habitant d’un espace appréhendé sous son angle géographique, dans la logique des Indiens d’Amérique du rapport à la terre et à son environnement.

Assemblages d’éléments qui font sens, l’artiste a conçu pour Reims une exposition plus émotionnelle qu’intellectuelle, présentant des matériaux bruts tels un roc. Dans la cité qui accueillit en 496 le baptême de Clovis, Durham propose un rapport plus direct aux choses, éloigné des présupposés et des croyances qui contrôlent chacun de nos gestes et paroles. C’est à plus de liberté que l’artiste nous invite, en somme.

LA PORTE DE L’EUROPE ou LES BOURGEOIS DE CALAIS, Le Channel, galerie de l’Ancienne poste, 13 boulevard Gambetta, 62100 Calais. Jusqu’au 28 avril. Ouvert de 14h à 18h, sauf le lundi.

LA LEÇON D’ANATOMIE ou A PROGRESS REPORT, Le Collège/Frac Champagne-Ardenne, 1 place Museux, 51100 Reims. Du 5 avril au 25 mai. Ouvert de 14h à 18h, sauf le lundi et les jours fériés.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°24 du 1 avril 1996, avec le titre suivant : Le Cherokee d’Eurasie

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