Vendredi 4 décembre 2020

Art contemporain

Le chemin du fer de Subodh Gupta

Par Marie Zawisza · L'ŒIL

Le 30 avril 2018 - 1960 mots

L’artiste qui a fait des ustensiles de cuisine et du quotidien de l’Inde la matière première de son œuvre inaugure sa première grande rétrospective à Paris.

Il aurait pu travailler dans les chemins de fer. Du moins s’il avait suivi la voie de son père et de ses deux frères aînés. « Je ne sais pas pourquoi je ne l’ai pas fait. Il est vrai que j’aimais beaucoup dessiner », confie Subodh Gupta avec douceur et modestie. Comme si tout coulait de source. Pourtant, rien ne semble avoir prédestiné cet enfant du Bihar, l’un des États les plus pauvres de l’Inde, à devenir un artiste mondialement reconnu : ses œuvres l’ont cependant transporté sur la scène artistique internationale – si bien que la Monnaie de Paris lui consacre jusqu’au 26 août sa première rétrospective en France. Comme si, au fond, à l’instar de son père et de ses frères, Subodh Gupta avait choisi d’œuvrer pour permettre aux autres et à lui-même de voyager, au-delà des frontières de son pays, jusqu’au firmament.

Déraciné, Subodh Gupta ? Pas le moins du monde. Ainsi, l’artiste indien a tout de suite trouvé ses repères à la Monnaie de Paris, dans ces murs où l’on travaille le métal depuis onze siècles – un peu comme lui, qui a gagné la célébrité par ses sculptures élaborées par une accumulation d’ustensiles de cuisine en acier. Et puis, il a apporté avec lui ses racines. Sa rétrospective s’ouvre sur un arbre de Banian – arbre national en Inde, dont les branches ont la particularité de plonger dans le sol pour s’y enraciner –, qu’il a sculpté en acier inoxydable : « Pour moi, il s’agit de créer un conte de fées », murmure Subodh Gupta.

Un conte de fées avec toutes ses dimensions et ses sens cachés – ainsi, derrière cet arbre qui n’a plus rien de végétal et dont les pommes sont devenues des ustensiles de cuisine en acier inoxydable, se révèlent les préoccupations écologiques et humanitaires de l’artiste. Son titre est onirique : Apples of the Earth, comme celui de Two Cows (deux vaches), une sculpture de deux vélos transportant des bidons de lait. « Quand j’étais petit, j’allais acheter du lait, qui était trait devant mes yeux. Parfois, les vaches venaient jusqu’à nos portes. Quand je suis arrivé à Delhi, il n’y avait pas de vaches : le lait était livré à vélo… les vaches s’étaient transformées ! », raconte l’artiste. Notre imagination s’ébranle vers son Inde natale. Comme si avec ses casseroles et ses plats rutilants qui servent à cuisiner pour nourrir le corps, ses bidons à lait, ses bicyclettes rutilantes, ses taxis et ses barques chargés de valises, Gupta frappait et sculptait des chemins de fer qui rendent possibles les pérégrinations de l’âme dans l’espace et le temps.

Du théâtre aux arts plastiques

Ce n’est sans doute pas un hasard si le jeune Subodh Gupta a fait ses armes dans l’art de l’espace et du temps par excellence : le théâtre. À 16 ans, en 1980, il s’engage dans une petite troupe. Il est le plus jeune d’une famille de six enfants, et il a perdu son père à l’âge de onze ans : il peut choisir de s’écarter de la voie familiale. « Cette expérience continue de nourrir ma pratique artistique », insiste-t-il. Dans cette petite troupe, Subodh dessine les affiches, maquille, interprète, éclaire la scène, collecte des objets qui serviront d’accessoires… Mais voilà qu’un ami remarque son talent pour le dessin. Il décide d’étudier au Collège des Arts de Patna, capitale de Bihar, de 1983 à 1988. « Désormais, je pouvais créer sans avoir besoin d’un éclaireur, d’un metteur en scène, d’un public… Je pouvais assumer tous ces rôles moi-même. Quant à mes œuvres, au fond, elles continuent de s’apparenter à des pièces de théâtre sur une scène », lance celui qui, en 1993, épouse une jeune artiste talentueuse promise comme lui à un brillant avenir, Bharti Kher. Qu’importe s’ils partagent un minuscule deux pièces dans un quartier en construction à la périphérie de Delhi où ils vivent et créent leurs œuvres. Elle éveille l’intérêt de celui qui est encore peintre à un art en trois dimensions.

Des pièces de théâtre, donc, les œuvres de Gupta ? Peut-être. Il faut reconnaître qu’elles engagent le corps et racontent une histoire. En 1996, le jeune artiste réalise un étrange autoportrait : My Mother and Me (une installation circulaire en bouse de vache dans laquelle on peut pénétrer, réminiscence de cette bouse de vache qui, en Inde, est utilisée dans les rites de purification comme elle sert pour la construction des maisons et de combustible pour la cuisine, et que le petit Subodh devait aller chercher pour sa mère). Dans son installation 29 Mornings, l’artiste évoque la vie en Inde à partir d’outils du quotidien. L’œuvre attire l’attention et lance sa carrière.

Désormais, c’est en prenant le quotidien de l’Inde comme matière première que Subodh Gupta construira ses œuvres. « Un jour, je me trouvais dans ma cuisine, en train de préparer un repas. D’un coup quelque chose de magique s’est produit : j’ai été bouleversé par les ustensiles de cuisine en acier, qu’on trouvait alors chez toutes les familles indiennes. Je les ai disposés dans le salon pour les contempler ; j’ai compris que je pourrai en faire quelque chose », se rappelle Subodh Gupta. Aujourd’hui, ses accumulations d’ustensiles de cuisine, brillant de mille feux, sont devenues sa marque de fabrique : elles parlent de l’Inde et de sa nourriture, de ses divinités et du cosmos, en même temps qu’elles ouvrent nos yeux sur les problèmes de l’écologie ou de la mondialisation. Du théâtre, elles ont le caractère spectaculaire. Impossible de passer devant elles sans s’arrêter : elles nous interpellent, par leur monumentalité, leur lumière, le bruit de métaux entrechoqués qu’on croit entendre s’en échapper.

La douleur de la Terre et de ses habitants

En 2000, tout s’accélère. Subodh Gupta rencontre en Corée le critique et commissaire d’expositions Nicolas Bourriaud. « J’ai été immédiatement frappé par ses accumulations, son vocabulaire visuel, très marqué par la culture populaire, spirituelle indienne, qui entre spontanément en résonance avec les avant-gardes occidentales des années 1960 », observe Nicolas Bourriaud. Ce dernier l’invite à participer à une exposition collective au Centre régional d’art contemporain de Sète. En 2002, Gupta participe à l’exposition inaugurale du Palais de Tokyo. Voici l’orphelin du Bihar transporté sur la scène de l’art contemporain international. Ses œuvres prennent de l’ampleur.

Son crâne monumental fait d’ustensiles de cuisine en Inox étincelant, installé à l’occasion de la Nuit blanche en 2006 dans l’église Saint-Bernard, lieu symbolique de résistance et de manifestation contre les expulsions d’étrangers en situation irrégulière, fait sensation. C’est l’une des premières pièces où Subodh Gupta réalise une accumulation qui constitue une image pixelisée, à la manière d’Archimboldo. Very Hungry God, une fois de plus, confronte l’histoire de l’art occidental, avec ses vanités, à la culture hindouiste, dans laquelle les Sadhus, hommes saints et mendiants, demandaient l’aumône dans un crâne. Ainsi, Gupta met en scène la dualité qui découle des modes de production capitaliste : derrière une abondance rutilante, les plats vides et la faim qui engendre la mort. L’œuvre est achetée par François Pinault, qui l’expose l’année suivante lors de la Biennale de Venise à l’extérieur du Palazzo Grassi.

Aujourd’hui, Gupta possède un vaste atelier à Gurgaon, dans la banlieue de New Delhi, où il crée et produit ses œuvres avec une dizaine d’assistants. En mars 2018, le président Emmanuel Macron et son épouse, en voyage officiel en Inde, se sont aventurés jusqu’à Gurgaon pour visiter celui qui est devenu la star de l’art contemporain indien. Un Jeff Koons indien ? Au contraire. « Koons applique à tous les objets qu’il manipule les codes visuels de la richesse. Les matériaux utilisés sont luxueux, de l’acier chromé à la porcelaine, et leur finition toujours impeccable […]. Le moindre gadget, le plus ridicule objet de duty free d’aéroport se voit ainsi transformé par Koons en produit de luxe, la camelote prend les dimensions épiques d’une superproduction. À l’opposé, l’iconographie de Subodh Gupta emprunte au quotidien le plus terre à terre pour nous confronter à des problématiques universelles, à la mort, à la méditation sur nous-mêmes, à la précarité générale », écrit Nicolas Bourriaud dans le catalogue de l’exposition.

En 2006, pendant que la foule se pressait pour admirer son Very Hungry God, lui cuisinait et distribuait dans les rues une soupe indienne végétarienne aux migrants qui souvent devaient refuser la nourriture qu’on leur proposait, parce qu’elle contenait du porc. Alors que notre monde menace de s’effondrer, que des hommes et des femmes se noient dans la Méditerranée, ce père de deux enfants donne à voir la douleur de la Terre et de ses habitants – comme un metteur en scène. En 2007, dans All Things are Inside (2007), l’artiste indien filme dans sa quête ascétique les quelques effets que les migrants indiens partis travailler au Moyen-Orient transportent dans leurs petits sacs. En 2012, il conçoit Jal Mein Kumbh, Kumbh Mein Jal Hai (The Water is in the Pot and the Pot is in the Ocean), une barque chargée de pots, qui, pour les soufis, figurent le corps humain : dans une même œuvre, le voilà qui parle des migrations, mais aussi du passage dans l’au-delà.

L’au-delà ? Il semble en effet présent dans chaque œuvre de Gupta. « Parce qu’ils ont quelque chose à voir avec la nourriture et la cuisine, tous ces agglomérats de casseroles, d’assiettes, de seaux, de couteaux, de cuillères, de vases et de cruches mettent en évidence la contingence matérielle de l’existence, mais ils révèlent également et souvent, outre leurs propriétés physiques, l’émergence d’une énergie fluide et immatérielle, un courant intérieur fait d’eau et de son », analyse l’historien de l’art Germano Celant dans le catalogue de l’exposition de la Monnaie de Paris. Dans ses œuvres récentes, Subodh Gupta s’attache à exprimer l’énergie du cosmos. Dans la vidéo Seven Billion Light Years, la cuisson du pain évoque la respiration de l’univers.

C’est cette respiration qu’il nous donne à entendre et à éprouver dans son installation Anahad [Unstruck], qui clôt l’exposition de la Monnaie de Paris. Le visiteur contemple son propre reflet dans des plaques de métal réfléchissantes. Soudain, ces dernières se mettent à vibrer. Son image se trouble, alors que surgit un son par lequel Gupta donne une forme au concept indien du son « Anahad Naad », sans ni début ni fin, transcendant l’espace et le temps. « J’ai voulu exprimer le trouble qui se produit en nous quand on apprend une nouvelle catastrophe écologique ou humaine. D’un coup, notre pensée, nos certitudes, notre image même se brouillent », explique Gupta. Soudain pris d’angoisse devant une possible catastrophe planétaire, on espère que cet artiste si profondément indien et en même temps si universel nous embarque avec lui, nous entraînant dans le cosmos qui est énergie pure, tout en nous gardant enracinés dans la terre nourricière de son enfance.
 

« Subodh Gupta. Adda/Rendez-vous »,
jusqu’au 26 août 2018. Monnaie de Paris, 11, Quai de Conti, Paris-6e. Du mardi au dimanche, de 11 h à 19 h, le mercredi jusqu’à 21 h. Tarifs : 12 et 14 €. Commissaires : Camille Morineau et Mathilde de Croix. www.monnaiedeparis.fr
Germano Celant et Nicolas Bourriaud,

Subodh Gupta,

Skira, 192 p., 25 €.
« Subodh Gupta : Terminal »,
jusqu’au 3 février 2019. Galerie Sackler, 1050 Independance Avenue, Washington, D.C. (États-Unis). Tous les jours, de 10 h à 17 h 30. Entrée libre. Commissaire : Carol Huh. www.freersackler.si.edu
 
1964
Naît à Khagaul, dans l’État du Bihar, en Inde
1983-1988
Étudie au Collège des arts de Patna
1997
Invente un nouveau langage artistique, incarné par

29 Mornings

 
2006
Expose à l’église Saint-Bernard à Paris
qui sera acheté par François Pinault
2018
Vit et travaille à New Delhi (Inde). La Monnaie de Paris organise sa première rétrospective en France, « Adda/ Rendez-vous »

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°712 du 1 mai 2018, avec le titre suivant : Subodh Gupta - Le chemin du fer de

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