Samedi 17 novembre 2018

15 square de Vergennes

L’atelier de Louis Barillet, un verrier d’avant-garde

L'ŒIL

Le 1 juillet 2003 - 1329 mots

Après la restauration de la villa Noailles à Hyères et en attendant celle de la villa Cavroix dans le Nord, voici que la réhabilitation de l’atelier du maître verrier Louis Barillet redonne vie à l’un des chefs-d’œuvre de Rob Mallet-Stevens, l’une des figures les plus controversées du mouvement moderne.

Situé square de Vergennes, une impasse donnant sur l’interminable rue de Vaugirard, l’atelier avait été construit entre 1931 et 1932, deux années d’intense activité où l’architecte s’attela, entre autres, à l’édification de la villa Cavroix à Croix. Le programme de l’immeuble du square de Vergennes consistait en la construction d’un atelier destiné à la conception et à la fabrication de vitraux et de mosaïques mais aussi d’un appartement que se réservait Barillet. Mallet-Stevens orienta la façade principale au nord offrant une lumière constante à l’atelier. L’organisation de l’édifice et la distribution de ces volumes se lisaient aisément sur la façade de l’immeuble. Le corps principal, un gros cube ayant reçu en façade un mur rideau, était réservé à l’atelier. À droite, se décrochant de la façade principale, un volume courbe ouvrant par de larges baies accueillait l’administration de l’atelier. Ces deux constructions s’articulaient autour de la cage d’escalier signifiée sur la façade par une ouverture verticale dans laquelle s’inscrivait un vitrail. Au-dessus de cet ensemble, derrière une terrasse, Mallet-Stevens avait installé l’appartement du maître verrier.

L’organisation de l’atelier a été étudiée avec un grand souci de fonctionnalisme et une profonde connaissance du travail du verrier. C’est au rez-de-chaussée que le verre et le marbre nécessaires à l’activité de l’atelier étaient réceptionnés. C’est aussi à ce niveau que se trouvait l’atelier de mosaïque. Les étages supérieurs étaient réservés au vitrail. Leurs conceptions se faisaient au deuxième étage : le verrier composait les motifs, sélectionnait les verres et les découpait suivant le dessin établi. Ces tâches achevées, il reconstituait provisoirement les verrières et les plaquait contre le mur rideau pour les apprécier pleinement. Très haut de plafond, cet étage accueillait une mezzanine dont l’accès se faisait par l’escalier principal. Les verres étaient ensuite acheminés au premier étage où l’on effectuait la mise au plomb. Indépendant de l’atelier, l’appartement de Louis Barillet occupait toute la surface du quatrième étage.

Le maître verrier et ses deux collaborateurs, si souvent oubliés, Jacques Le Chevallier et Théodore Hanssen, réalisèrent deux verrières et un ensemble de quatre mosaïques. Éclairant l’ensemble de la cage d’escalier, le vitrail flanqué sur la façade figure les allégories du vitrail et de la mosaïque : un souffleur de verre installé sous un arc de cercle et une représentation de la cathédrale de Chartres symbolisent le vitrail ; la mosaïque est représentée par l’impératrice byzantine Théodora et la basilique de Ravenne. Installé sur le palier du troisième étage et donnant sur la mezzanine, un second vitrail illustre l’histoire de Psyché. Il est un des premiers vitraux civils de Barillet où il a renoué avec le verre de couleur et a fait usage de grisailles noires et roses. Pour montrer leurs talents de mosaïstes, Barillet et ses collaborateurs ont choisi d’orner chacun des paliers d’un médaillon en mosaïque figurant des scènes empruntées à la chasse.

Caractéristique de l’œuvre de Barillet, ces vitraux traduisent l’étonnante vitalité de l’art du maître verrier durant l’entre-deux-guerres. Les destructions massives de la guerre de 14-18 offrirent tant de chantiers qu’ils occupèrent nos maîtres verriers au-delà de la Seconde Guerre mondiale. Cette manne de travail redonna vie à un art tombé en désuétude depuis le milieu du XIXe siècle : à l’époque, les critiques parlèrent d’une renaissance. Profitant de cette situation, Barillet et Le Chevallier fondèrent en 1919 leur atelier qui devint rapidement l’un des principaux de la place de Paris. Si les vitraux religieux représentaient l’essentiel de leur production, ce furent ses applications civiles qui contribuèrent au succès de l’entreprise. Pour cette spécialité, Barillet et Le Chevallier mirent au point la technique du vitrail blanc qui se définit par l’emploi exclusif de verres industriels : verres prismatiques, verres imprimés, verres opaques auxquels s’adjoindront des verres gris, noirs et même des miroirs. Ces verres, sertis dans un treillage de plomb et découpés en formes orthogonales donne naissance à des compositions abstraites proches des œuvres néoplastiques du groupe hollandais De Stijl. Les scènes figurées n’apparaîtront qu’au début des années 1930. Cette innovation technique qui amoindrissait le coût de fabrication des vitraux et l’introduction de l’abstraction dans cet art séculaire séduirent Rob Mallet-Stevens qui considérait le vitrail comme un élément constitutif de l’architecture. Admiratif de la virtuosité de ses amis, l’architecte écrira : « Barillet, grâce à ses vitraux, joue avec le soleil ou l’électricité comme un compositeur avec les sons. Ses mélodies de lumière sont comme des orgues lumineuses dans les églises ; il peut orchestrer en syncopes avec un rythme saccadé s’il veut évoquer le plaisir ou écrire avec calme et sérénité dans un édifice aux lignes placides où tout est joie et beauté. » Transcendés par une architecture éminemment orthogonale, les vitraux de Barillet se retrouveront sur la plupart des édifices construits par l’architecte pendant les années 1920. Cette collaboration facilitera la reconnaissance de l’atelier par la critique et l’imposera au sein de l’avant-garde, surtout de l’UAM dont Barillet est, avec Le Chevallier, l’un des membres fondateurs.

L’association des trois hommes se maintiendra jusqu’à la mort de Barillet en 1948. Les deux associés poursuivront leurs activités indépendamment, laissant le fils de Barillet reprendre l’atelier de son père jusqu’au début des années 1970. Le bâtiment sera repris quelques temps par le successeur de Max Ingrand avant d’être abandonné aux promoteurs. Le bâtiment tombera alors vite en décrépitude, perdant son identité propre. Badigeonnée d’épaisses couches de peinture blanche, sa façade sera défigurée par le remplacement du mur rideau par de simples fenêtres. L’intérieur subira le même sort, voyant la distribution de ses espaces revue avec notamment la suppression de sa mezzanine. Il faudra attendre l’enthousiasme et la détermination d’Yvon Poullain, un dynamique homme d’affaires amoureux de l’œuvre de l’architecte, pour voir renaître le lieu. Après en avoir fait l’acquisition, il entreprendra la restauration du bâtiment en veillant scrupuleusement à retrouver l’état originel. Il sera aidé dans son projet par l’architecte François Lérault et conseillé par les Bâtiments de France et la DRAC. Le résultat de cette restauration est tout simplement remarquable. Ayant retrouvé tous ses attributs, l’atelier de Louis Barillet, déjà inscrit à l’inventaire supplémentaire, devrait voir prochainement ses vitraux classés par le ministère de la Culture.

Ouvert à la visite depuis le début de l’année, l’immeuble de Mallet-Stevens s’est reconverti en centre culturel. Baptisé « 15, square de Vergennes », l’ancien atelier de Louis Barillet se consacre désormais à l’art contemporain et au design. Ainsi du 15 mai au 30 juillet, le rez-de-chaussée et le sous-sol de l’immeuble reçoivent l’exposition « Lumière subjective » qui rassemble dix-sept propositions faites par des personnalités venues d’horizons aussi divers que la politique, la gastronomie ou la mode, sur le thème de la lumière. Le premier étage héberge la société matériO qui propose de découvrir des matériaux appliqués à l’industrie pouvant trouver des applications dans les arts appliqués. Comme le souligne son président Quentin Hirsinger, « L’ambition de matériO est de tisser des liens entre des créateurs – architectes, designers, scénographes, graphistes, artiste – et des industriels, ingénieurs et chercheurs ». À l’image de Barillet et du verre industriel, le visiteur peut ainsi découvrir les matières les plus diverses : verre, bois, métal, plastique, papier, composites, textiles, pierre qui pourraient trouver de nouvelles applications.

Il pourra approfondir ses recherches en se connectant au site internet de matériO. Enfin le troisième étage et sa mezzanine clôturent la visite avec un espace réservé au designer Yonel Lebovici aujourd’hui disparu. À travers cette exposition permanente, on pourra suivre le parcours artistique de l’artiste au travers une cinquantaine d’œuvres.

PARIS, 15 square de Vergennes, XVe, du mardi au samedi de 12 h 00 à 19 h 00, tél. 01.56.23.00.22, 15squaredevergennes@wanadoo.fr L’accès au show-room de la société matériO se fait sur rendez-vous. Pour tous renseignements : 01.56.23.20.00 et www.materio.com

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°549 du 1 juillet 2003, avec le titre suivant : L’atelier de Louis Barillet, un verrier d’avant-garde

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