Dimanche 25 février 2018

L’Afrique démasquée

Les chefs-d’œuvre de la collection Barbier Mueller

Le Journal des Arts

Le 4 décembre 2008

Après Munich, mais avant Paris, le Musée de Tervuren accueille une sélection de masques de la collection Barbier-Mueller qui complète les “Trésors cachés�? révélés en 1995.

BRUXELLES (de notre correspondant) - Extraits du flux mouvementé de leur existence où musique, danse, chants, costumes et masques se répondent en un rituel, les quelque 150 pièces issues des collections genevoises du Musée Barbier-Mueller bénéficient d’une présentation soignée qui en souligne la dimension sculpturale. La lecture du catalogue s’imposera donc à celui qui voudra retrouver la diversité vécue de ces heaumes, cimiers et autres masques faciaux. À l’intérieur du parcours organisé selon une logique ethnique et géographique, une borne vidéo permet d’assister à l’apparition et à la danse d’un masque dans un village Gouro de Côte-d’Ivoire. Assumant des partis pris muséologiques occidentaux qui ont abouti à réifier le masque africain, les organisateurs ont tenu à présenter, avec la collaboration de la revue De Facto, un autre montage vidéo rendant compte de l’incidence de ces objets sur la création contemporaine. Kandinsky, Klee ou Picasso retrouvent ainsi leur source d’inspiration primitiviste. La mise en scène dépouillée et le soin apporté aux éclairages renforcent cette sensation de modernité, qui joue autant des formes singulières que des textures recherchées. L’exposition de Tervuren reprend ainsi un thème que William Rubin avait exploré au Museum of Modern Art de New York en partant des collections ethnographiques et d’art moderne de Jean-Paul et Nicole Barbier-Mueller.

Mais l’essentiel n’est pas là. Il réside dans ces masques venus du Mali, du Burkina Fasso, de Côte-d’Ivoire, du Sénégal, de Guinée, de Sierra Leone, du Nigeria ou du Liberia. Inscrits dans des rites de passage, ils garantissent la présence d’entités et d’êtres non humains : esprits de la nature ou ancêtres disparus. Le masque autorise et organise le passage de soi à un autre, selon une logique de substitution que le rituel consacre. Le regard anthropologique a cédé le pas à une mise en scène sculpturale de l’objet. D’aucuns voudront sans doute y voir la marque d’un certain néocolonialisme culturel. La démarche a sa logique puisqu’elle rend compte de l’évolution de la recherche africaniste. Si ces masques ont longtemps été considérés comme des productions culturelles anonymes, ils sont aujourd’hui davantage perçus comme des réalisations individualisées. L’intérêt porté à la personnalité du créateur, à son statut social et à ses méthodes de travail va dans le sens de cette reconnaissance singulière de l’œuvre. Pratique masculine (même dans la société féminine Sande de Sierra Leone) et sacrée, la sculpture – essentiellement en bois – relève d’une pratique familiale sans être synonyme de professionnalisme. Des études récentes ont par ailleurs montré que même s’il reste soumis à la commande, le sculpteur ne se contente pas de répéter des typologies formelles. Chacun y porte sa marque. Celle-ci pourra se limiter à l’effet de surface ou transformer en profondeur l’esprit de l’objet. Ainsi, l’époque contemporaine assiste-t-elle à l’émergence de nouveaux modèles qui répondent aux conditions de vie nouvelle. Sculpture ou parure, le masque reste vivant.

L’AUTRE VISAGE. MASQUES D’AFRIQUE OCCIDENTALE, jusqu’au 29 novembre, Musée royal de l’Afrique centrale, 13 chaussée de Louvain, Tervuren, tél. 32 2 769 57 08. Catalogue 287 p., 1 350 FB (broché en français) et 2 100 FB (cartonné en allemand et en anglais).

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°63 du 19 juin 1998, avec le titre suivant : L’Afrique démasquée

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