Art ancien

À la recherche du tombeau perdu de Gengis Khan

Par Marie Zawisza · L'ŒIL

Le 26 septembre 2023 - 1968 mots

Le Musée d’histoire de Nantes consacre une exposition inédite au conquérant mongol. Ce qui permet de découvrir les richesses de son empire, et de réveiller la fascination pour son tombeau, dont on ignore toujours la localisation.

Le mont Burkhan Khaldun fascine les archéologues. Et pour cause : il pourrait abriter le tombeau de Gengis Khan. Ce conquérant, qui posa les fondations du plus grand empire de l’histoire, s’étendant de l’Europe à la mer du Japon, accorda à ce lieu – où il a vu le jour – un statut officiel, pour y célébrer le culte des montagnes, fondé sur de très anciennes traditions chamaniques. Après sa mort, ce mont sacré fut interdit d’accès. Et aujourd’hui, les fouilles archéologiques sont toujours strictement prohibées sur cette montagne redevenue sacrée après la chute de l’Union soviétique et inscrite au patrimoine mondial par l’Unesco en 2015. Pas un seul coup de pioche autorisé. Si bien que la quête de la sépulture de Gengis Khan, dont la profanation causerait, selon la tradition mongole, de grands désordres cosmiques, sociaux et politiques, continue de mobiliser les Indiana Jones de l’archéologie. L’exposition inédite « Gengis Khan. Comment les Mongols ont changé le monde » du Musée d’histoire de Nantes réveille la question de la localisation de son tombeau, qui intéresse aussi les dirigeants politiques : la Chine, qui avait d’ailleurs censuré une première version de l’exposition (voir encadré), affirme que l’empereur a été inhumé sur ses terres et lui a même érigé un mausolée. Mais comment diable le lieu d’inhumation de Gengis Khan est-il devenu l’objet d’une telle fascination en même temps qu’un enjeu politique ?

Il a neuf ans lorsque son père est empoisonné

Lorsque naît Temüjin (futur Gengis Khan, soit « chef suprême »), dans la région du mont Burkhan Khaldun, vers 1162, rien ne laisse imaginer qu’il deviendra le fondateur du plus grand empire de l’histoire. Sinon, peut-être, un détail étonnant comme on peut le lire dans L’Histoire secrète des Mongols, rédigée par la famille impériale peu de temps après sa mort : ce fils d’un chef mongol réputé serait né « serrant dans sa main droite un caillot de sang », signe d’un destin exceptionnel.À l’âge de 9 ans, Temüjin, dont le nom signifie « celui qui bat l’acier », perd son père, empoisonné par un clan rival. Les Mongols côtoient alors différentes communautés nomades, comme les Tatars, les Kereit ou les Naiman, elles-mêmes subdivisées en clans, des ensembles de familles se réclamant d’un ancêtre commun, légendaire ou non. Trop jeune pour obtenir la soumission de son clan après la mort de son père qui en était le chef, l’enfant doit survivre avec sa mère et sa fratrie sur ces terres aux conditions climatiques difficiles, coincées entre le cercle polaire au nord et le désert de Gobi au sud. Très tôt, le jeune garçon, qui connaît l’importance des alliances politiques dans la steppe, se révèle être une machine de guerre. Après avoir tué à 13 ans l’un de ses frères, qui entendait s’accaparer le produit de la pêche, Temüjin part chercher la jeune fille que son père avait choisie pour pour devenir sa femme. Lorsque sa jeune épouse est kidnappée par une tribu voisine, le jeune homme, sans ressources ni armée, fait appel à un ami « juré », auquel il s’est lié solennellement dans son enfance et depuis devenu seigneur de guerre redouté. À 17 ou 18 ans, après la libération de son épouse, Temüjin, fort de sa réussite, sachant reconnaître et récompenser le mérite, est devenu un chef guerrier respecté, auquel s’attache une armée de jeunes soldats qui l’admirent.

À la tête de 100 000 guerriers des steppes

Désormais, il caresse le rêve d’unifier les tribus mongoles. « S’il y a eu avant lui des organisations impériales de nomades, Gengis Khan portera l’organisation politique et sociale mongole à un niveau sans précédent », souligne Marie Favereau, maîtresse de conférences à l’université Paris-Nanterre en histoire médiévale des mondes mongols et musulmans, et co-commissaire de l’exposition nantaise. Il lui faudra à peine plus de vingt ans pour y parvenir. Après avoir remporté des batailles, scellé de subtiles alliances, Temüjin, reconnu pour son sens de la justice envers ses soldats dont il récompense le mérite et la loyauté, contrôle la Mongolie. En 1206, il se fait élire souverain de tous les nomades et se proclame Gengis Khan, « chef suprême ».Devenu maître des peuples nomades, qui comptent 100 000 guerriers des steppes, Gengis Khan s’intéresse alors aux empires sédentaires voisins, la Chine, puis l’Asie centrale. Il prend Pékin autour de 1215. Boukhara et Samarcande tombent quelque cinq ans plus tard.

Susciter l’effroi pour ne pas avoir à combattre

Dans l’imaginaire occidental, on se souvient de lui comme d’un conquérant sanguinaire. Certes, le sang et les larmes ont coulé, comme dans toute guerre. « Si ce fait est indéniable, Gengis Khan a surtout voulu susciter la peur par des démonstrations de violence, afin que la rumeur se répande et que les villes lui ouvrent leurs portes et négocient sans combattre », nuance Marie Favereau. Ce que feront par exemple Tabriz et Novgorod. Les Mongols ne font pas de razzias, ils construisent un empire. Les pillages, dont le butin est réparti équitablement, sont cadrés et limités dans le temps. Si les élites et leur entourage sont éliminés, les Mongols intègrent les guerriers à leur armée, et les familles à leurs familles. L’une des forces de la société mongole est d’avoir su absorber les multiples cultures qui l’entourent. « L’empire mongol a produit des écrits dans une dizaine de langues : des textes administratifs, littéraires, historiques, astronomiques, médicaux ou juridiques d’une richesse et d’une variété exceptionnelles », raconte Marie Favereau. Dans les villes qu’ils administrent, les Mongols passent avec les chrétiens, les musulmans ou les bouddhistes, dont ils veulent s’assurer le soutien, des accords permettant non seulement aux différents clergés de pratiquer librement leur religion, mais aussi de ne pas payer l’impôt principal et de ne pas être soumis au service militaire. Les croisements culturels, théologiques et artistiques avec les mondes chinois, musulman ou russe sont nombreux : la miniature persane, par exemple, correspond en réalité au goût mongol, tandis que la production de la porcelaine bleue et blanche, qu’on associe à la Chine, naît sous leur domination. Par ailleurs, Gengis Khan engage des secrétaires, auxquels il demande d’élaborer une grammaire et une syntaxe écrite de la langue mongole en utilisant un alphabet déjà existant, l’alphabet ouïgour. Il impose ainsi une écriture qui peut être utilisée dans le cadre administratif et diplomatique, dans l’ensemble de l’empire dont il a posé les fondations.

Une mort auréolée de légendes

À sa mort en 1227, lors d’une campagne contre les Tangouts, dans une région de l’Ouest de la Chine actuelle, il est arrivé aux portes de l’Europe. Est-il mort à la suite d’une blessure ? Assassiné par la veuve du roi tangout ? On l’ignore. De nombreuses légendes courent à ce sujet. Toujours est-il que les Mongols ont voulu dissimuler son tombeau. « Dans les pratiques funéraires des Mongols du XIIIe siècle, il existe un tabou sur les sépultures. Contrairement à ce qui se passe dans les mondes chrétien et musulman, les pèlerinages sur le lieu d’une sépulture ne font pas partie des pratiques », explique Marie Favereau. Le corps, a fortiori celui d’un souverain, doit être protégé, notamment de la convoitise des pilleurs. On raconte ainsi qu’un fleuve aurait été détourné pour protéger la sépulture de l’empereur, et que les malheureux ayant eu la malchance de croiser le convoi funéraire ont été assassinés. Quant aux fossoyeurs, ils ont été massacrés, avant que leurs agresseurs connaissent le même sort. Des chevaux auraient ensuite piétiné la terre autour de la tombe pour en effacer la trace. Enfin, des jeunes filles auraient été sacrifiées pour le servir dans l’au-delà. « Il s’agit là de légendes, très éloignées des pratiques funéraires qu’on connaît », relève pourtant Marie Favereau.Ainsi, si un culte de Gengis Khan se met en place très rapidement après le décès du souverain, il n’est pas lié à son tombeau. « Ce culte peut avoir eu lieu dans l’ensemble de l’empire. Dans les cours des souverains nomades, il existait des effigies des dirigeants importants ayant existé avant eux, des ancêtres, par exemple des statues mobiles, montées sur roulettes ou de grandes tapisseries, où l’on tissait en fil de soie le portrait du souverain. Ces effigies peuvent également être associées à des temples bouddhiques construits par les Mongols », explique la chercheuse. Il n’empêche : depuis l’essor de l’archéologie au XIXe siècle, aventuriers et archéologues amateurs continuent de chercher la sépulture de Gengis Khan, et de débattre de son lieu probable. « La découverte du tombeau de Toutankhamon en 1922 a sans doute attisé le désir de trouver un trésor comparable dans celui de Gengis Khan. Pourtant, aucune des tombes des XIIIe et XIVe siècles mises au jour ne comporte de tels trésors : il est probable que la sépulture de Gengis Khan soit assez simple, contenant simplement quelques objets symboliques », souligne Marie Favereau.

La quête du tombeau perdu

L’enjeu de cette quête est aussi politique, identitaire, culturel et touristique. Le territoire mongol a été en effet peu à peu conquis par la dynastie chinoise Qing, aux XVIIe et XVIIIe siècles. À la chute de celle-ci, une partie de l’empire, la Mongolie intérieure, reste dans le giron chinois. Entre 1954 et 1956, la République populaire de Chine y a édifié un mausolée, situé dans la province d’Ordos, sur les terres où est mort Gengis Khan. Aujourd’hui, la population mongole en Chine, numériquement plus importante qu’en Mongolie, est hautement surveillée, au même titre que les Tibétains ou les Ouïgours, et le gouvernement de Xi Jinping tente encore de s’approprier l’héritage de Gengis Khan (voir encadré).Reste que le corps de Gengis Khan a probablement été rapporté dans sa région natale, comme c’était alors l’usage pour les élites. Il est ainsi fort possible qu’il ait été inhumé en Mongolie, dans les montagnes du Khentii, dont le mont Burkhan Khaldun fait partie. En 2015 et 2016, deux expéditions y ont été conduites par le Français Pierre-Henri Giscard, qui dirige l’Institut des déserts et des steppes, alors présidé par le paléontologue Yves Coppens. Accompagné d’un spécialiste en imagerie scientifique, il affirme avoir localisé le tombeau de Gengis Khan au sommet de la montagne sacrée : à l’aide d’un équipement de pointe (caméra thermique, scanner électromagnétique, drone), il a pu repérer un tertre d’origine humaine, accompagné d’autres indices. Mais cette « découverte » n’ayant pas donné lieu à une publication, le mystère demeure…

 

1162
Naît dans les montagnes du Khentii
1206
Se proclame Gengis Khan, « chef suprême »
Vers 1215
Prend Pékin
1227
Meurt sur les terres de l’actuelle Mongolie intérieure

Comment les Mongols ont changé le monde 

À leur apogée, les Mongols dominent presque un quart des terres du globe. Cette domination jamais égalée a changé le monde et c’est ce que montre l’exposition du Musée d’histoire de Nantes à travers la présentation exceptionnelle d’objets issus des collections nationales de Mongolie, dont un nombre important de trésors nationaux, complétée par des objets venant des grands musées français et européens. En 2021, une première exposition consacrée au grand empire de Gengis Khan avait été annulée, à la suite d’une volonté de censure et d’ingérence de la Chine. Car, Gengis Khan ayant conquis Pékin vers 1215, il existe toujours dans ce pays une importante communauté mongole étroitement surveillée. La Chine avait ainsi demandé que les mots « mongol », « empire » ou « Gengis Khan » soient bannis de l’exposition et le propos de l’exposition réécrit. L’exposition de 2023, qui bénéficie du soutien de l’État mongol, élargit le propos initial, en faisant découvrir pour la première fois au public français l’histoire du grand empire mongol, à travers quelque 450 objets, dont certains jamais montrés en Occident.

 

« Gengis Khan. Comment les Mongols ont changé le monde »,

du 14 octobre 2023 au 5 mai 2024, château des ducs de Bretagne – Musée d’histoire de Nantes, 4, place Marc-Elder, Nantes (44), www.chateaunantes.fr

À lire
« Les Mongols et le monde. L’autre visage de l’empire de Gengis Khan »,
304 p. (300 illustrations environ).

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°768 du 1 octobre 2023, avec le titre suivant : À la recherche du tombeau perdu de Gengis Khan

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