Design

La maison dans les chais

Par Christian Simenc · Le Journal des Arts

Le 30 septembre 2020 - 824 mots

COGNAC

Une quinzaine d’artistes ou designers ont été conviés à concevoir les différentes pièces d’une vaste demeure installée dans la Fondation d’entreprise Martell.

Jerszy Seymour, Salle de bain réalisée pour l'exposition Places to be à la Fondation d'entreprise Martell. © Photo C.K. Mariot
Jerszy Seymour, Salle de bain réalisée pour l'exposition Places to be à la Fondation d'entreprise Martell.
© Photo C.K. Mariot

Cognac (Charente). La crise du Covid-19 en ayant retardé le lancement, la Fondation d’entreprise Martell a dû patienter jusqu’aux premiers jours de l’été avant de pouvoir enfin inaugurer sa programmation 2020, en l’occurrence : une saison entièrement dévolue au… « Design & Craft ». Au premier étage du bâtiment ont été ouverts des « Ateliers du faire », soit quatre lieux de production consacrés à l’expérimentation de divers matériaux – verre, céramique, bois, papier/textile – et savoir-faire, activés sous la forme de résidences croisées entre un artisan et un créateur (artiste, designer…). Tandis qu’au rez-de-chaussée a été déployée l’exposition « Places to be », consistant en une « maison » constituée d’une dizaine de pièces (cuisine, chambre, salle de bains…), chacune d’elles ayant été confiée à un ou une artiste ou designer, de nationalité française ou non. Avec pour toute consigne celle d’imaginer « un environnement entièrement praticable, du mobilier aux objets, que les visiteurs pourraient utiliser » – à noter que ce thème a été proposé l’an passé, c’est-à-dire bien avant les conditions sanitaires actuelles, qui, justement ne permettent pas, pour l’heure, cet usage.

« J’ai conçu cette exposition en pensant au fameux Cluedo, ce jeu de société que j’adore, avec lequel je jouais lorsque j’avais 5/6 ans, dont l’intrigue se déroule dans toutes les pièces d’une habitation, explique Nathalie Viot, directrice de la Fondation d’entreprise Martell et commissaire de « Places to be ». Un même mystère s’est instillé lors de l’élaboration du parcours, sachant que les 14 artistes ou designers invités ne s’étaient jamais rencontrés ou n’avaient jamais exposé ensemble. Tous ont conçu leur propre pièce sans avoir la moindre idée des autres espaces. Ils n’ont découvert le travail de leurs collègues qu’au premier jour du montage. » Les seules informations à disposition étaient… les dimensions de leurs espaces respectifs. Concrètement : une série de monumentales cuves en inox – fournies par une entreprise charentaise spécialisée dans les chais –, de 2,50 à 3,50 mètres de hauteur et d’une surface, circulaire donc, pour chacune de 16 à 66 m2.

Avec force imagination, l’ensemble fait aujourd’hui penser au vernaculaire village tunisien de Tataouine – lequel servit de décor à des scènes de la saga Star Wars –, mais dans une version high-tech faite de métal réfléchissant, les cuves étant reliées entre elles par un passage découpé à même la paroi, voire un « tunnel ». Preuves de la mise en route effective du premier étage de la Fondation, plusieurs éléments figurant dans l’exposition ont directement été fabriqués dans ces Ateliers du faire flambant neufs.

Écologie, humour, lutte des classes…

La « demeure » se veut originale. On y trouve un Dance Floor signé Wendy Andreu (Paris), laquelle habille aussi les parois, ce qui est rare, d’une multitude de tapisseries stylisées, ou une Chambre d’amis pourvue, en guise de lit, d’une immense balancelle en rotin tressée tel un nid géant (Porky Hefer, Afrique du Sud). Certaines pièces ne fonctionnent pas très bien, comme l’Entrée (Clément Brazille, installé à Genève), un peu fouillis et moins accueillante qu’il n’y paraît ; le Salon (Anima Ona, collectif basé en Allemagne), truffé d’objets plus anecdotiques qu’énigmatiques ; ou la Véranda (Céline Thibault et Géraud Pellottiero, Paris), qui hésite entre légèreté, avec ses canisses, et pesanteur : une structure en épais tubes d’inox.

D’autres pièces sont plus réussies. Ainsi en est-il de cette Salle de bains New Age imaginée par le designer berlinois Jerszy Seymour [voir ill.], imitant un organisme vivant avec son cœur : une pompe, et ses poumons : des panneaux solaires. Bien qu’utopique, cet ensemble en circuit fermé comprenant un digesteur (producteur de biogaz) et une unité de filtration serait tout à fait viable. Inspirée des nouvelles d’Italo Calvino Les Amours difficiles, la Chambre principale, elle, regorge d’humour… noir. Le duo transalpin composé de Valentina Ornaghi et Claudio Prestinari y explore les notions de proximité et de distance (dans le couple) en plantant au beau milieu du lit une étagère-frontière, tout en laissant subsister un brin d’espoir, en l’occurrence un maigre espace afin que les corps puissent se rejoindre…

Le Belvédère du trio Anima Ona, enfin, est un escalier en colimaçon métaphorique qui tourne sur lui-même au fur et à mesure que l’on monte une marche, emportant le visiteur dans une sorte de tourbillon spatial à 360°. La bibliothèque A la sombra y con sombreros [« À l’ombre et avec des chapeaux »], signée par l’artiste cubaine Jenny Feal, est quant à elle plus fantasmée que réelle. Ici point d’ouvrages mais des « objets à lire », tels cette chemise et ces chapeaux typiques de l’île, réalisés in situ en verre et mêlant deux couleurs : le blanc, symbole de la liberté individuelle, et le rouge, emblème des luttes sociales et de l’espoir du communisme. Feal convoque ici, en vrac, la politique, les paradoxes de la société cubaine et le destin de son grand-père écrivain, persécuté par le régime castriste. Mieux qu’un long discours !

Places to be,
jusqu’au 2 janvier 2022, Fondation d’entreprise Martell, 16, avenue Paul-Firino-Martell, 16100 Cognac, du jeudi au samedi 14h-20h, dimanche 11h-17h, www.fondationdentreprisemartell.com

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°551 du 18 septembre 2020, avec le titre suivant : La maison dans les chais

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