Mardi 11 décembre 2018

Prix

ART CONTEMPORAIN

Image et mémoire au cœur du 18e prix Marcel Duchamp

Par Mathieu Oui · Le Journal des Arts

Le 4 octobre 2018 - 977 mots

Les quatre nommés du prix exposent au Centre Pompidou en attendant que le nom du lauréat soit dévoilé le 15 octobre.

Paris. C’est une sélection d’artistes particulièrement homogène que le comité de collectionneurs de l’Association pour la diffusion internationale de l’art français (Adiaf) a retenue pour le prix Marcel Duchamp 2018. Outre la stricte parité dans le choix des quatre nominés, ceux-ci appartiennent à la même génération. Dix ans à peine séparent Marie Voignier (née en 1974) de Clément Cogitore, le benjamin du quatuor, né en 1983. Ils partagent un goût prononcé pour l’image en mouvement et ils développent des préoccupations communes, autour notamment de l’histoire et de la mémoire post-coloniale. Une sélection de leurs travaux est présentée au Centre Pompidou. C’est le 15 octobre, durant la semaine de la Fiac, que sera dévoilé le nom du ou de la lauréat(e) de cette 18e édition.

Mohamed Bourouissa, l’expérience de la résilience en Algérie

Né en 1978 à Blida (Algérie), Mohamed Bourouissa est sorti en 2007 diplômé de l’École nationale supérieure des arts décoratifs de Paris. S’intéressant aux questions de ségrégations, de représentation et résistances aux stéréotypes, l’artiste aime à travailler sous le mode collaboratif. On a pu voir cette année au Musée d’art moderne de la Ville de Paris, Urban riders, un film et une série d’installations autour des cavaliers noirs de Philadelphie. Pas le temps pour les regrets évoque l’hôpital Blida-Joinville, premier hôpital psychiatrique construit en Algérie, lieu d’une rupture révolutionnaire avec le confinement médical pratiqué à l’époque coloniale. Le psychiatre et philosophe Frantz Fanon y a introduit de nouvelles méthodes de soin, basées notamment sur une approche thérapeutique du jardinage, sur le théâtre, l’ergothérapie et des formes de socialisation des patients. Bourlem Mohamed, un patient qui bénéficia de ces ateliers thérapeutiques, est le guide de ce film de quatorze minutes dans lequel s’enchevêtrent des réflexions autour de la folie, la domination et les théories racialistes. L’artiste a imaginé une installation, sous la forme d’une structure de bois peint, pour diffuser cette vidéo.

Clément Cogitore ou la fascination des images

À travers des films, des vidéos, installations et photographies, Clément Cogitore décline les différentes modalités de cohabitation des hommes avec leurs images. Il aborde les questions de rituels, de mémoire collective, de figuration du sacré. Pour le prix Marcel Duchamp, l’artiste propose The Evil Eye, montage inédit d’images d’archives de banques d’images (Getty, Shutterstock…) tournées à des fins publicitaires ou politiques. L’artiste avait déjà eu recours à ce réemploi d’archives dans certaines de ses précédentes œuvres telles Chroniques ou Un Archipel. Sous un rythme chaotique, le court-métrage d’une durée de quinze minutes dévoile une succession de figures féminines aux postures stéréotypées, sourires figés, ondulations de chevelure, suggérant un bonheur commercial continu, le tout sur fond de décors ajoutés en postproduction. Sous la forme d’une lettre adressée à un être cher absent, une voix féminine guide cette étrange saga. Passant de la peur à la mélancolie, de l’incantation à la fureur, cette voix semble captive dans un monde obsédé par la consommation. Étrange et hypnotique, cette compilation d’images stéréotypées et surexposées se déploie sous la forme d’une boîte optique qui capte le regard du spectateur.

Thu Van Tran, du langage à la forme

Le parcours personnel de Thu Van Tran, née en 1979 à Ho Chi Minh-Ville, puis réfugiée en France lors de sa petite enfance, est marqué par l’histoire coloniale. Au croisement de multiples sources, l’histoire, la fiction et la littérature (à travers les figures de Jacques Derrida, Marguerite Duras, Philip Roth), son travail révèle un souci de donner une forme tangible à ses œuvres. Le caoutchouc, la cire (installation de troncs exposés à la Biennale de Venise en 2017), le bois, le papier..., sont quelques-uns des matériaux qu’elle utilise. Deux des pièces présentées dans l’exposition collective du Centre Pompidou, Les couleurs du gris et Traînée de poussière détournent les épandages toxiques pratiqués par l’armée américaine dans les années 1960 au Vietnam. En quelques secondes, les plantations d’hévéas, résultat d’années de travail, se sont ainsi retrouvées anéanties par divers pesticides dont le tristement célèbre « agent orange ». Très sensible à la question du langage, l’artiste est partie de l’oxymore utilisé pour désigner les pesticides, Rainbow Herbicides, pour amorcer cette nouvelle création. Les couleurs du gris superposent au mur les six couleurs de l’herbicide, appliquées dans des ordres et opacités différents et aboutissant à cette tonalité grisaille. Mêlant, dessins sur papier, moulage en bronze, installation et film en 16 mm, les autres œuvres exposées témoignent de cette pratique plurielle.

Marie Voignier, immersion dans la forêt camerounaise

La forêt est le fil vert de Tinselwood, tourné par Marie Voignier dans le sud-est du Cameroun. Dans cet environnement forestier aux allures de jungle se déploie une succession de séquences souvent silencieuses et contemplatives. La réalisatrice s’attache à des gestes : défrichage à la machette, construction d’un piège, tronçonnage d’immenses arbres, plantation d’un jeune cacaoyer… Il y a aussi les traces de l’histoire, souvent enfouies dans le sol, comme l’évocation de ces tombes creusées par les Allemands pendant la Seconde Guerre mondiale. Ils y auraient enterré leurs richesses avant de quitter précipitamment les lieux. Au fil des images, et en l’absence de tous commentaires, l’opacité de l’environnement n’est pas levée. Le film fonctionne comme une mosaïque d’évocations par l’image et la parole. Il y est question de sorcellerie, d’exploitation des ressources, mais aussi d’histoire et de pouvoirs. Ce n’est pas la première fois que Marie Voignier pose sa caméra au Cameroun. En 2010, l’artiste suit les pas d’un cryptozoologue dans la forêt du Cameroun sur la piste d’un animal fictionnel documenté par ses habitants (L’hypothèse du Mokélé-Mbembé, 2011). Sur place, elle mesure sa méconnaissance de l’histoire coloniale de la région. Il lui faudra plusieurs années avant de retrouver les paysans de Salapoumbé, avec qui elle mène une série d’entretiens pour tenter de comprendre comment cette histoire s’est effacée, transmise, transformée, reconstituée.

Prix Marcel Duchamp 2018, Mohamed Bourouissa, Clément Cogitore, Thu Van Tran, Marie Voignier,
Centre Pompidou, 10 octobre-21 décembre.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°508 du 5 octobre 2018, avec le titre suivant : Image et mémoire au cœur du 18e prix Marcel Duchamp

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