Lundi 10 décembre 2018

XIXe

Friedrich, innovateur romantique

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 9 juin 2006 - 777 mots

La rétrospective consacrée à Caspar David Friedrich, à Essen, au-delà des clichés attachés au romantisme, laisse apparaître un personnage novateur et curieux.

 ESSEN - Voilà plus de trente ans, avec la rétrospective organisée à Hambourg en 1974, que n’avait été conçue une vaste exposition consacrée à Caspar David Friedrich (1774-1840) en Europe. Celle proposée par le Museum Folkwang à Essen, en Allemagne, avec quelque soixante-dix tableaux et environ cent vingt œuvres graphiques, laisse le visiteur repu mais nullement épuisé. C’est que l’accrochage par ensembles de motifs qui mêlent allégrement tous les supports (huiles sur toile, mines, sépias et lavis) est d’une grande fluidité.
D’emblée la première salle pose, avec la juxtaposition de deux toiles essentielles, Das Eismeer (La Mer de glace, 1823-1824) et Auf dem Segler (À bord du voilier, 1818), les fondements de la recherche picturale de l’artiste. Dans ces deux œuvres, en effet, apparaît immédiatement le goût de Friedrich pour les compositions géométriques strictes et rigoureuses. Si la surface est ici clairement délimitée en zones distinctes, le peintre prend des libertés avec la perspective, évacuant le plan intermédiaire, comme en témoignent de nombreux autres exemples tel le très iconique Wanderer über dem Nebelmeer (Promeneur surplombant une mer de nuages, 1818).
Gage d’efficacité visuelle, cette technique de contraction de l’espace a pour conséquence d’appuyer vers l’avant le premier plan, sur lequel repose en général l’essentiel d’une action, rendue plus présente encore par le rapprochement du fond. Elle donne en outre un caractère fictif et une vision subjective à une nature pourtant fourmillante de détails réalistes, dont la précision est servie par une touche lisse, toujours contenue par la finesse du trait.

Reconstruction du motif
L’aspect réaliste et très documenté du travail de Friedrich est particulièrement bien mis en valeur par les nombreux travaux graphiques exposés, depuis des études sur le portrait de la toute fin des années 1790, jusqu’à, jalonnant toute sa carrière, de minutieux croquis d’arbres, de pierres, de morceaux d’architecture, de navires… De plus, la présence de ces dessins rend évident à quel point le peintre se livre, dans l’atelier, à un véritable jeu de reconstruction du motif à partir de fragments tous parfaitement documentés. Presque facétieux dans ses prises de liberté, il n’hésite pas à inventer totalement le paysage. Ainsi deux pendants représentant sa ville natale de Greifswald offrent-ils, depuis le même point de vue, l’un une vue marine, l’autre une vue terrestre de pure invention (Greifswald im Mondschein [Greifswald au clair de lune], 1817 ; Wiesen bei Greifswald [Prairies près de Greifswald], 1821-1822).

Puissance tellurique
Avec sa liberté de composition, Friedrich pose des bases vigoureuses à l’idée de paysage romantique affranchi des traditions et codes classicisants. Ce d’autant plus qu’il introduit dans ses peintures ce sentiment si particulier de la puissance tellurique et naturelle. Ses personnages y sont absorbés dans une solitude nostalgique, contemplative et spirituelle. Lui-même, souvent représenté de dos à divers stades de sa vie, est reconnaissable à ce curieux chapeau, emblème des nationalistes allemands, que personne ne portait plus guère à l’époque et qui place le peintre sur le terrain de la revendication patriotique, toujours intense chez lui.
Le traitement particulier de la lumière n’est pas étranger à cette sensation que les figures semblent en voie d’accomplissement, comme dans l’incontournable Frau in der Morgensonne (« Femme dans le soleil du matin », 1818) où une femme, avec des bras offerts au paysage, est source d’une lumière chaude irradiant totalement la surface. La lumière apparaît, dans l’œuvre tout entier, d’autant plus fondamentale qu’elle intervient de manière flagrante dans la structuration de l’espace de nombreux paysages vides de toute présence humaine (vallées, forêts, ruines qui ne manquent d’évoquer Hubert Robert…) .
L’intérêt de Friedrich pour la lumière se manifeste également dans une œuvre spectaculaire de curiosité et d’innovation, présentée au terme du parcours. Conçue vers la fin de sa carrière, Gebirgige Flußlandschaft (1830-1835) est un dessin sur papier transparent enserré dans un caisson de bois. Le paysage de fleuve et montagne qu’il figure ne serait pas en lui-même exceptionnel s’il n’était rétro-éclairé, laissant alterner une froide lumière du matin et une chaude, du soir. Si le processus de changement d’intensité lumineuse est aujourd’hui automatisé, il était à l’époque manuel, avec une lampe à huile placée derrière le papier. L’œuvre était en outre accompagnée d’une partition jouée sur un harmonium de verre. Dans une veine peu commune, l’artiste nous a livrés là du multimédia – et presque du Jeff Wall – bien avant l’heure.

CASPAR DAVID FRIEDRICH. L’INVENTION DU ROMANTISME

jusqu’au 20 août, Museum Folkwang, Goethestrasse 41, Essen, Allemagne, tél. 49 201 88 45 314, www.museum-folkwang.de, tlj sauf lundi 10h-20h, vendredi 10h-minuit. Catalogue en allemand, éd. Hirmer, 384 p., 340 ill. couleurs, 29 euros, ISBN 3-7774-3015-3

Friedrich

- Commissaire : Hubertus Gassner, directeur de la Kunstalle de Hambourg - Nombre d’œuvres : environ 190

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°239 du 9 juin 2006, avec le titre suivant : Friedrich, innovateur romantique

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