Art moderne

XIXE-XXE SIÈCLES

François Depeaux, un collectionneur au temps des impressionnistes

Par Élisabeth Santacreu · Le Journal des Arts

Le 16 septembre 2020 - 785 mots

ROUEN

Commémorant le centenaire du décès de l’un de ses grands donateurs, le Musée de Rouen a mis en lumière près de soixante-dix œuvres de la main de Sisley, de Monet et de l’école impressionniste locale.

Rouen. Claude Monet le connaissait bien. Il l’appelait « le charbonnier » et, s’il l’appréciait, il s’agaçait parfois de sa présence continuelle auprès de lui lorsqu’il venait à Rouen pour peindre. Mais François Depeaux (1853-1920), industriel visionnaire et collectionneur passionné, ne se préoccupait pas de ces sautes d’humeur : si Monet avait les moyens d’exercer son art, c’était en partie grâce à lui. Aujourd’hui, « le charbonnier » est connu comme le collectionneur « aux 600 tableaux ». Le remarquable catalogue accompagnant l’exposition en recense 321 (il en reste donc beaucoup à redécouvrir), dont des icônes comme Danse à Bougival (1883) de Renoir, La Récolte des foins, Éragny (1887) de Pissarro ou La Pierreuse (1891) de Toulouse-Lautrec. Mais Depeaux a vendu ce dernier tableau en 1901 et les deux autres en 1906. Ce qui est intéressant, chez lui comme chez tout grand collectionneur du passé, c’est ce qu’il achetait et conservait mais aussi ce qu’il ne gardait pas, ou, s’il a pu être obligé de vendre (ce qui est le cas de Depeaux en 1906), ce qu’il ne remplaçait pas alors qu’il en aurait eu les moyens. Bref, ses choix.

L’entremise de Léon Monet

L’industriel rouennais était un héritier qui s’est cependant retrouvé vraiment riche après son mariage en 1880. Or il connaissait un certain Léon Monet qui s’était installé à Rouen au tout début des années 1870. Celui-ci, plus âgé que lui, s’était implanté dans le milieu des affaires et il était normal qu’ils se fréquentent. Cependant, Monet fut bien plus qu’une relation de circonstance : c’est certainement lui qui introduisit Depeaux dans le milieu des artistes d’avant-garde et des marchands. Collectionneur, Léon était le frère aîné de Claude Monet. C’est sous son influence puis celle des grands galeristes parisiens que Depeaux fit l’acquisition de ses Renoir, Morisot, Degas ou Gauguin. Mais il marqua assez vite une préférence pour les paysages de Pissarro, Monet et surtout Sisley dont il acheta 62 toiles entre 1884 et 1901. Il fut d’ailleurs un véritable mécène pour ce peintre, le soutenant financièrement jusqu’à sa mort en 1899.

En 1901, l’industriel décidait de vendre une partie de ses toiles. Les historiens de l’art hésitent sur la raison qui l’y pousse : rationalisation de la collection, ou manœuvre en prévision d’une séparation d’avec son épouse. En tout cas, s’il avait dit un jour posséder trop de Sisley, il en a repris quelques-uns lors de cette vente. Par ailleurs, les desseins de Depeaux nécessitaient réellement d’organiser la collection, car il prévoyait de faire une donation au musée de Rouen. En 1906, il dut procéder à une nouvelle vente, comptant 256 œuvres, cette fois pour liquider la communauté de biens avec son ex-épouse. Par l’intermédiaire du marchand Paul Durand-Ruel, il racheta plusieurs de ses Monet, marquant la persistance de son goût. Lorsque le peintre travaillait à sa série des « Cathédrales de Rouen », en 1894, l’industriel en avait réservé deux : l’une pour lui-même, l’autre devant être offerte au musée (il n’en obtint qu’une).

Une école rouennaise qui doit beaucoup à Depeaux

Dès la fin des années 1880, semble-t-il, Depeaux collectionnait les peintres locaux : Albert Lebourg (1849-1928) et les « impressionnistes rouennais », comme les avait nommés le journaliste Eugène Brieux dans Le Nouvelliste de Rouen et de Normandie, citant entre autres Joseph Delattre (1858-1912) et Charles Frechon (1856-1929), appréciés de l’industriel. Il s’intéressa également à la génération suivante de ces peintres, formée par Delattre et composée de Marcel Couchaux (1877-1939), Narcisse Guilbert (1878-1942) et Robert Antoine Pinchon (1886-1943). Le 13 novembre 1909, écrivit-il à Durand-Ruel, il devait remettre « à la Ville de Rouen ce qu’[il avait] pu sauver de [s]a collection de tableaux avec les quelques toiles qu’[il avait] pu racheter depuis lors ».

Depeaux, qui voulait constituer pour le musée de Rouen une collection représentative de l’impressionnisme, lui remit près de dix Sisley, trois chefs-d’œuvre de Monet – dont Cathédrale de Rouen, le portail, temps gris (1894) –, un Renoir, trois tableaux d’Armand Guillaumin. La quasi-totalité du reste de sa donation était constituée de peintres de l’école de Rouen. Il a ainsi parfaitement atteint son objectif en promouvant ce groupe d’artistes.

L’exposition actuelle, composée d’environ 70 œuvres, préfigure la salle du Musée des beaux-arts qui sera bientôt consacrée au donateur, et reflète ses choix, mais elle permet aussi d’admirer des tableaux lui ayant appartenu comme Lise (1868, [voir ill.]) de Renoir, L’Abreuvoir de Marly-le-Roi (1875) de Sisley, Les Trois Bateaux de pêche (1885) de Monet ou À sa toilette, Madame Fabre (1891) de Toulouse-Lautrec, qui ont pu venir de l’étranger malgré la crise sanitaire.

François Depeaux, l’homme aux 600 tableaux (Normandie impressionniste),
jusqu’au 15 novembre, Musée des beaux-arts, esplanade Marcel-Duchamp, 76000 Rouen.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°551 du 18 septembre 2020, avec le titre suivant : François Depeaux, un collectionneur au temps des impressionnistes

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