Samedi 17 novembre 2018

Chaïm Soutine

Eloge de l’expression

Par Philippe Piguet · L'ŒIL

Le 20 décembre 2007 - 572 mots

L’artiste n’avait pas son pareil pour tordre le cou à la forme et rendre de la sorte à ses sujets leur vérité profonde. Une peinture tourmentée, existentielle avant la lettre.

Dixième d’une fratrie de onze enfants, Soutine suit dès l’adolescence des cours de dessin, tout d’abord à Minsk puis à Vilnius. Au début des années 1910, il vient à Paris, s’installe à la Ruche et s’inscrit à l’atelier de Cormon. Quand la guerre éclate, réformé pour raisons de santé, il prend ses quartiers à la cité Falguière où il fait la connaissance de Modigliani, lequel le présente à son marchand, Léopold Zborowski.
Le portrait de Jeune femme (1915) et la Nature morte aux harengs (1916), qu’il brosse alors, témoignent d’un style encore timide. Les séjours qu’il fait par la suite à Vence avec Modigliani, puis à Céret conduisent le peintre à une manière beaucoup plus audacieuse. La lumière du Midi et la luxuriance de la végétation semblent avoir raison de toute représentation rationnelle du réel. La Route montante (1918), La Folle (1919), Paysage au grand arbre (1920), Vue de Cagnes (1923-1924), Soutine fait tout chavirer comme s’il était agité par un tourment existentiel.

Des collectionneurs décisifs
De retour à Paris, l’intérêt que lui porte le professeur Barnes, célèbre amateur d’art, lui vaut aussitôt respect et considération. Soutine change d’attitude, se transforme en une sorte de dandy avide de perfection. S’il continue de peindre des paysages, il multiplie les figures féminines – La Femme au bain (1930) –, de petites gens simples – Le Garçon d’étage (1927-1928, voir p. 69) – et les natures mortes, notamment toutes sortes de cadavres sanguinolents. De cette époque date sa fameuse série des Bœufs écorchés inspirée de Rembrandt.
Fin des années 1920, un conflit éclate avec son marchand, Zborowski, pour des problèmes d’argent. Souffrant de violentes douleurs gastriques, il est pris en charge par la famille Castaing, rencontrée en 1923 à la Rotonde, et s’installe bientôt chez elle à Lèves, près de ­Chartres. Le climat, paisible et amical y est propice au travail. Soutine y côtoie toute une intelligentsia qui compte ­Cocteau, Satie, Élie Faure, ­Maurice Sachs et qui le considère comme une vraie vedette.
Sa peinture se fait quelque peu plus sage quand bien même elle n’épargne jamais le sujet et cultive une certaine forme de laideur, comme l’attestent sa Jeune femme accoudée (1934) et son Portrait de Charlot (1937). C’est que « l’inquiétude est son climat » et « la passion son état permanent », comme l’a écrit le critique d’art Raymond Cogniat. La passion, c’est-à-dire la souffrance, car Chaïm est un être fondamentalement de douleur.
Dans les dernières années de sa vie, après avoir été ballotté ici et là, Soutine, dont la santé se dégrade, s’installe pour finir en Touraine avec ­Marie‑Berthe Aurenche, ex-épouse de Max Ernst. Si ses peintures au thème de Mère et enfant (1942) n’ont plus la puissance du temps jadis, elles n’en montrent pas moins cette façon particulière de traiter son sujet dans le vif même de la matière et qui fait la marque de son style.

Autour de l’exposition

Informations pratiques « Soutine », jusqu’au 2 mars 2008. Commissariat : M. Restellini. Pinacothèque de Paris, 28, place de la Madeleine, Paris VIIIe. Métro : Madeleine. Ouvert tous les jours de 10 h 30 à 18 h sauf le mardi 1er janvier de 14 h à 18 h. Tarifs : 9 € et 7 €. Tél. 01 42 68 02 01

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°598 du 1 janvier 2008, avec le titre suivant : Eloge de l’expression

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