Samedi 15 décembre 2018

Edo, les images du plaisir

L'ŒIL

Le 1 octobre 2004 - 705 mots

Ukiyo-e, images du monde flottant : cette expression si poétique, pour nous occidentaux, correspond à une réalité bien précise au Japon. Ce monde flottant, c’est celui des plaisirs devenus un thème central de la société japonaise pendant l’époque d’Edo, correspondant au règne des shôgun (1603-1868). Nommé par l’Empereur, le shôgun (« généralissime ») Tokugawa instaure un nouvel ordre politique, d’inspiration néoconfucéenne, et hautement répressif. Le pays se referme sur lui-même. Mais en même temps, c’est une période de paix et de prospérité (au xviiie siècle, Edo est une des villes les plus peuplées du monde, avec plus d’un million d’habitants), marquée par l’essor de l’urbanisation, de l’éducation et d’une culture davantage liée aux marchands, aux artisans et au petit peuple des villes qu’à la classe des samouraïs. Cette « culture des citadins », ne dépendant pas du patronage des mécènes, privilégie l’esthétique du quotidien. Elle s’exprime dans les pièces de kabuki ou de jôruri (théâtre de marionnettes) et dans un nouveau genre littéraire, l’ukiyo-zôchi (récits du monde flottant). Ces romans de mœurs, qui traitent d’affaires d’argent, d’amour et de plaisirs et qui vantent les talents des célébrités, acteurs et grandes courtisanes, connaissent un immense succès et contribuent au développement de l’imprimerie et du livre. L’édition devient une affaire commerciale, elle se donne des moyens de diffusion considérables (librairies, colporteurs) et touche un très vaste public. L’un des genres les plus appréciés est le sharebon, le « livre plaisant », qui décrit les lieux de plaisirs. En 1618 ces lieux furent réunis dans un seul quartier, Yoshiwara, véritable ville dans la ville, qui ne fermera qu’en 1958. Or l’image joue un rôle de plus en plus prépondérant dans ces ouvrages sans vocation édifiante, et l’estampe est le véhicule idéal pour cette nouvelle iconographie qui orne livres, guides ou tracts publicitaires.
Aux XVIIe et XVIIIe siècles, la majeure partie de la peinture et de l’estampe est consacrée à la représentation de ce monde qui, pour être « flottant », n’en obéit pas moins à la hiérarchie stricte des « maisons vertes » de Yoshiwara où les rapports entre les clients et les filles, et le mode de vie de ces dernières, sont extrêmement réglementés. Les artistes représentent les différents aspects de la vie des courtisanes : à leur toilette, essayant des robes, accompagnant leur amant au théâtre, dans les maisons de thé ou au cours de promenades en barque ; mais aussi, bien sûr, dans des scènes purement érotiques, les shunga. Les clients sont eux aussi représentés dans les différentes étapes qu’exige l’étiquette. On publie le portrait des courtisanes célèbres. Les peintres s’attachent aussi à rendre compte de l’évolution rapide des modes vestimentaires et corporelles. Un soin particulier est apporté aux coiffures, élément capital de la beauté féminine au Japon. La vie quotidienne du quartier est scandée par des fêtes de rue, défilés, feux d’artifice, régates, qui fournissent de nouveaux thèmes.
Le kabuki est un autre grand sujet d’inspiration pour les artistes. Ce genre théâtral né au XVIIe siècle est d’origine populaire et s’oppose à l’aristocratique et traditionnel théâtre nô. On représente l’acteur en action, généralement sans arrière-plan, ou bien on fait son portrait, parfois on montre la vie des coulisses (habillage, maquillage…).
S’il relève d’une culture hédoniste et libertine, l’ukiyo-e ne se limite pas à une chronique des plaisirs, son réalisme est teinté d’un sentiment particulier qui est comme la résonance, dans les images, de l’origine du mot : par homophonie, celui-ci s’apparente à l’ancienne notion bouddhiste de « monde de douleur » qui désigne le règne de l’illusion, des apparences trompeuses et du plaisir. Cette résonance distille du désenchantement et confère aux images des plus grands maîtres (Moronobu, Harunobu, Utamaro) leur plénitude poétique.
Comme l’écrit Philippe Pons dans le catalogue de l’exposition : « Il s’y forgea surtout [à Yoshiwara] une esthétique élaborée du plaisir qui en fit bien plus qu’un simple espace de l’amour vénal : un haut lieu de l’imaginaire, sorte de miroir du tragique de l’existence humaine qui se voile du masque de la frivolité. »

« Images du monde flottant, peintures et estampes japonaises du XVIIe et XVIIIe siècles », PARIS, Galeries nationales du Grand Palais, 3 av. du général Eisenhower, VIIIe, tél. 01 44 13 17 30, 29 septembre-3 janvier 2005.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°562 du 1 octobre 2004, avec le titre suivant : Edo, les images du plaisir

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