Samedi 28 novembre 2020

L'art dogon

Dogon, voyage en terres inconnues

Par Vincent Noce · L'ŒIL

Le 18 mai 2011 - 1883 mots

C’est un événement. Le quai Branly accueille deux mille ans d’arts qui ont fait la renommée du pays Dogon. Des objets qui ont fasciné les Occidentaux par leur esthétique mais qui, aujourd’hui, pose des interrogations sur leur interprétation.

Le mot même de « dogon » suffit à éveiller l’intérêt. Sa popularité depuis le siècle dernier en a fait une des cultures les plus réputées du continent africain, trouvant des échos dans la littérature (depuis Michel Leiris, auteur de L’Afrique fantôme, publiée en 1934), jusqu’à la musique noire américaine d’aujourd’hui, en passant par les arts visuels (à travers par exemple le mouvement CoBrA après guerre). Ces dernières décennies, le pays dogon est devenu une destination touristique, transformant en retour les rituels locaux. 
Le catalogue de l’exposition du Quai Branly contient ainsi cet avertissement de Lassana Cissé concernant les mutations induites « par un tourisme culturel mal maîtrisé » et par l’évolution des sociétés à l’ère de la mondialisation qui « ont altéré certaines fonctions authentiques » des danses et des fêtes. Ce responsable de la mission culturelle sur place parle même de « profanation » des masques dans certaines localités sous la pression touristique, nourrissant l’inquiétude et le ressentiment des générations les plus âgées, au point de considérer que les cérémonies en 2027 de la prochaine fête du grand cycle du Sigui, qui perpétue le renouvellement du monde tous les soixante ans, sont déjà « bien compromises ». 
Contrastant avec cette popularité, le savoir semble s’être éloigné. Paradoxalement, les inconnues semblent plus fortes aujourd’hui que du temps du grand ethnologue Marcel Griaule, dont les écrits fondateurs ont été beaucoup remis en cause. La grille de lecture qu’il avait instaurée est brouillée, sinon perdue. C’est dans ce moment que s’inscrit l’exposition, qui ne peut échapper à ces difficultés.

Un territoire légendaire
Pour toute personne qui a eu la chance de s’y rendre, le pays dogon appelle le mythe (touristique, s’entend). Passé à l’est de Mopti par la poussière rouge des pistes, dans un paysage plutôt désolé de savane ponctué de baobabs pachydermiques, le visiteur découvre les mosquées aux multiples fenêtres et les maisons en terre cuite aux découpes angulaires, avant d’être saisi par une coupe vertigineuse de grès et de schiste que dévalent sur trois cents mètres de hauteur des chutes d’eau spectaculaires. À l’intérieur de la boucle du Niger, à la confluence avec le Bani venu du Burkina, cette étendue d’un millier de kilomètres carrés, scindée entre plateau, falaise et plaines, sur laquelle plus de 600 000 habitants sont dispersés en villages, offre une image chaotique propice à tous les rêves d’aventure. La falaise de Bandiagara elle-même s’étire sur plus de 250 kilomètres.
 
On imagine le choc que durent ressentir les Européens parvenus ici au XIXe siècle, puis le lieutenant Louis Desplagnes qui y accéda en 1904 à l’occasion d’une mission de reconnaissance dont il a rapporté des centaines de photographies ou, en 1931, la fameuse expédition ethnologique dirigée par Griaule, avec la participation de Leiris. Traversant l’Afrique deux années durant, de Dakar à Djibouti, la mission fut particulièrement frappée par les Dogons, la poétique de leurs légendes, l’importance de leurs rites funéraires, leurs masques et leurs danses, en partie pour les vertus sauvages, étranges et inaccessibles dont ils étaient immédiatement parés. 
Évoquant le « coup de foudre » de son père peu après son arrivée, Geneviève Griaule a elle-même souligné que la première raison qui l’avait attiré en cette contrée était sa « réputation sauvage et même dangereuse ». La « fortune critique » de la culture locale était acquise, pour le meilleur ou pour le pire. Les perles enfilées par les guides touristiques, repris abondamment dans les commentaires de presse suscités par l’exposition du Quai Branly, montrent encore aujourd’hui combien le cliché d’une « âme fabuleuse » ayant su préserver le secret d’une nature liée au cosmos a la vie dure. La falaise de Bandiagara se trouve au cœur de cette histoire. Une légende veut que les Dogon du pays Mandé soient arrivés guidés par un grand ancêtre Lébé transformé en serpent. D’une motte de terre emportée de sa tombe, ils ont fait un grand autel dont des morceaux furent distribués aux villages alentour.  

Une société millénaire
Au-delà de ce mythe fondateur, l’un des mérites de l’exposition est de montrer combien les styles peuvent différer d’une tribu à l’autre, mais plus encore d’un village à l’autre. L’idée d’une « fixité », à la fois historique et géographique, renforcée par la fascination intellectuelle née pour une culture préservée des tares de la civilisation occidentale, n’est plus aujourd’hui défendue par personne. La population s’est en fait formée d’une succession de brassages et de mouvements migratoires, dont la compréhension n’est certes pas facilitée par les 160 pages d’Hélène Leloup dans le catalogue sur « l’identité dogon ». Percées de cavernes et de tunnels, ces hauteurs accidentées ont régulièrement servi d’abri à des populations, même si l’idée reçue selon laquelle elles fuyaient l’islam est largement contredite par l’histoire – il y eut bien d’autres poussées démographiques. Certains arrivants, à commencer par les Djennenké, issus de la région de Djenné, étaient eux-mêmes musulmans et ont conservé leurs traditions. À l’inverse, les chercheurs s’attardent aujourd’hui sur la richesse des croisements et des influences réciproques mêlées de rivalités.
 
Comme l’avait déjà pointé Bernard de Grunne, cette société remonte considérablement plus loin dans le temps qu’on ne le pensait. La cérémonie du Sigui serait ainsi née au début du XVe siècle, et des archéologues retrouvent des traces d’occupation du plateau qui remontent à 10 000 ans. L’exposition présente une figurine féminine en bois d’une collection particulière, dont les bras descendent jusqu’au sol, vieille de deux millénaires selon une datation au carbone 14. Cette sculpture tout comme les effigies postérieures des Tellem (mot équivalent à « nos prédécesseurs », auxquels les Dogon vouaient semble-t-il une crainte religieuse) ont pu survivre attachées par des chaînes dans des grottes qui servaient de sanctuaires, grâce à l’aridité de la région sahélienne et à l’épaisse croûte d’un enduit protecteur. Révélées à l’occasion de cette exposition, les analyses conduites au laboratoire de recherche des Musées de France ont montré que les couvertures anciennes, sur les 1 500 premières années de notre ère, ne contiennent pas de sang. Il ne s’agit donc pas d’une patine accumulée par les sacrifices, qu’ils soient humains ou animaux, comme le projetaient les ethnologues qui se fondaient sur des pratiques plus récentes.  

Haut les mains
Plusieurs statues des Tellem mais aussi de l’époque plus tardive des Dogon ou des Djennenké sont reconnaissables à leurs bras levés [voir p. 53]. Pour un Occidental, cette position est immédiatement assimilée à une oraison, et l’invocation de la pluie vient naturellement à l’esprit. Mais Éric Jolly, chercheur au Centre d’études des mondes africains du CNRS, met en garde contre des interprétations prétendant courir sur plusieurs siècles, portées sur des sociétés aujourd’hui disparues : « Pour la période tellem, il est donc difficile de s’avancer, car la même figure peut recouvrir des réalités multiples. En tout cas, dans la culture dogon, cette verticalité est associée à tout autre chose, l’ancestralité et la filiation patrilinéaire. Il en est de même du très grand masque, d’une dizaine de mètres de haut, qui n’est jamais porté mais planté en certaines occasions, au moment du Sigui ou lors de certaines levées de deuil. » Dans certains cas, les personnages s’empilent les uns sur les autres, comme pour former une lignée. Ces statues viennent parfois par couples. Mais certaines ne lèvent qu’un seul bras. Ou d’autres en ont quatre. D’autres figures sont plus énigmatiques encore, comme cet hermaphrodite qui se couvre le visage des mains. Quelquefois, une influence venue de Djenné se retrouve sur des personnages barbus. D’autres sculptures mettent en scène des cavaliers qu’on peut supposer être des guerriers ou des dignitaires religieux appelés Hogons. Toute cette iconographie se retrouve en abstractions géométrisées sur des portes sculptées, des sièges, de tout petits personnages ou des bijoux, en bois ou en fer, dus à des forgerons qui bénéficiaient d’un statut à part. 

L’obsession de la dualité
Néanmoins, cette statuaire est traversée par l’obsession de la dualité, jumeaux, hermaphrodites ou appariements renvoyant à l’unité d’un monde disparu, œuvre du créateur Amma. Les légendes sont complexes, différenciées, et discutées. Dans la vision redonnée par Griaule, l’appropriation de la parole aurait joué un rôle fondateur dans la naissance de l’homme, ce qui ne pouvait manquer d’attirer des intellectuels sensibles au surréalisme comme lui et Leiris, lequel s’est du reste tout de suite attaché à la langue dogon. 
L’ethnologie dans l’esprit de Griaule a ainsi voulu expliquer l’extraordinaire complexité de la cosmogonie dogon par une stratification des connaissances mythiques, en différenciant une connaissance basique d’un savoir réservé à des initiés, surnommé « la parole claire » et associé à la figure du renard pâle. Aujourd’hui, il y a un consensus de la communauté scientifique pour se distancier de ces conceptions insistant sur des savoirs secrets, propres à une certaine sensibilité intellectuelle. 
Les masques eux-mêmes constituent une forme d’expression d’une grande polyvalence, selon les lieux et les usages. Griaule lui-même en avait inventorié quatre-vingt-huit sortes. Ils sont tressés ou sculptés et peints pour chaque cérémonie, ou à tout le moins repeints. Ils peuvent représenter un lapin, une gazelle, des singes, des fauves ou des oiseaux, mais aussi des personnages comme le chasseur ou le policier. D’autres sont effrayants ou comiques, et la danse peut alors déclencher l’hilarité générale. Même l’ethnologue peut être ainsi produit sur scène, ce que certains prendraient volontiers comme un augure.

 

Repères

1893 Conquête du plateau du Soudan Français, actuel Mali.

1905 Le lieutenant Louis Desplagnes rapporte des fragments de peinture rupestre dogon à Paris.

1931-1933 Mission « Dakar-Djibouti » menée par Marcel Griaule. Plus de 3 500 objets entreront au Musée de l’homme.

1989 L’Unesco inscrit la falaise de Bandiagara au patrimoine mondial de l’humanité.


Des choix certes passionnés, mais discutables

Avec 350 pièces, ce qui représente environ un tiers des pièces connues, l’exposition du quai Branly constitue un événement. Plus concentrée, celle du musée Dapper en 1994 avait mis l’accent sur la force esthétique de cet art. Celle-ci a le mérite d’élargir l’aire géographique, un sujet cher à la commissaire, Hélène Leloup, qui a livré il y a près de trente ans une somme sur la statuaire dogon, une vingtaine d’années après avoir ouvert sa galerie quai Malaquais. En digne héritier de Jacques Kerchache, le musée a ainsi voulu confier l’exposition à un marchand.
Certains craignent que l’institution publique ne valorise des œuvres passées entre les mains de la galeriste, voire de sa propre collection. D’autres se réjouissent de voir tomber les barrières si propres à la France, ouvrant un échange avec des praticiens riches de leur expérience sur le terrain. Il y a d’autres risques, comme cette lubie de la commissaire consistant à placer une figure égyptienne au milieu du parcours, et des pages discutables du catalogue cherchant à nous convaincre, à coups d’approximations symboliques, que la grande source de la culture dogon se trouverait chez les pharaons, au milieu d’un vaste panorama des migrations africaines difficilement intelligible.
Comme dans la précédente exposition sur le jazz au Quai Branly, donner carte blanche à des esprits passionnés peut ainsi entrer en contradiction avec l’ouverture au grand public. Dans ce cas, le choix oblitère aussi la vie et la culture contemporaines des Dogons.

Autour de l’exposition

Infos pratiques. « Dogon » jusqu’au 24 juillet 2011. Musée du quai Branly, Paris 7e. Tous les jours sauf le lundi, de 11 h à 20 h. Jeudi, vendredi et samedi jusqu’à 21 h. Tarifs : 5 et 7 €. www.quaibranly.fr

Les photos d’Agnès Pataux. Des falaises de calcaire ciselées par le vent au désert minéral du pays Dogon, l’objectif nomade de la photographe Agnès Pataux illustre par l’anecdote l’universalité intemporelle d’une terre, d’un peuple, d’une culture. De 1998 à 2004, plusieurs voyages en Afrique occidentale ont modelé sa passion pour les gens qui y vivent. Dans Dogon, le fantasme de la sagesse ancestrale transparaît sur chaque page tandis que le noir et blanc des clichés traduit l’imbrication fusionnelle de ce peuple à sa terre. En 2008, le Musée du quai Branli a fait l’acquisition d’une de ses séries sur les objets de culte. Une reconnaissance méritée.

CatalogueDogon, collectif, coédition Musée du quai Branly/Somogy éditions, 416 p., 39 € (broché) et 49 € (relié).

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°636 du 1 juin 2011, avec le titre suivant : Dogon, voyage en terres inconnues

Tous les articles dans Expositions

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque