Dimanche 27 septembre 2020

Art contemporain

Origines

Bernar Venet, la genèse

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 13 septembre 2016 - 659 mots

L’Espace de l’art concret revient sur les premières œuvres de Bernar Venet, qui révèlent une singulière capacité d’expérimentation annonçant des développements chez d’autres artistes.

MOUANS-SARTOUX - C’était avant. Avant les gigantesques sculptures de rond-point en acier, dont la prolifération a achevé d’en lasser beaucoup. Avant aussi les travaux réalisés en émulation avec l’art minimal et conceptuel américain que Bernar Venet côtoya au plus près, une fois installé à New York en 1966. De « l’après » est présent sur la pelouse du château de Mouans-Sartoux, où l’Espace de l’art concret accueille une exposition dévolue aux premières années de l’artiste, un témoignage qui assure la jonction entre deux époques : trois tubes en acier coupés en biseau et recouverts d’un coloris industriel parfaitement lisse et brillant (Tubes, 1966).

Si l’exposition « Bernar Venet. Les origines, 1961-1966 » est passionnante, c’est qu’avec un accrochage limité à moins d’une centaine d’œuvres, elle donne à voir une volonté d’expérimentation constante et l’étendue d’une pensée qui, quoique encore très jeune – l’artiste a 20 ans en 1961 –, fait montre d’une belle maturité et surtout d’une capacité d’anticipation des modes d’expressions à venir, devenus parmi les plus marquants de leur temps. S’impose dès l’origine la primauté du matériau pauvre, utilisé pour ses capacités propres. L’artiste nous confia ainsi à propos de son « simple » Tas de charbon de 1963 : « Je ne montrais pas une composition faite avec du charbon, mais un tas de charbon ! Il y avait une prise de conscience de l’intérêt de montrer le matériau pour lui-même. »

Le goudron fondateur
Alors qu’en 1969 Robert Smithson, non sans se référer au geste et à l’énergie du dripping, laissa se déverser depuis un camion une masse de goudron sur un terrain en pente (Asphalt Rundown), c’est dès 1961 que Venet use de ce matériau après avoir vu une coulée de goudron fixée sur une colline du plateau de Carpiagne, dans les Bouches-du-Rhône. Y voyant une sorte de tableau naturel, se combinent alors chez lui un attrait pour une certaine brutalité et une volonté affirmée de peindre différemment : « J’ai très vite pris conscience de l’intérêt du goudron qui était pour moi un substitut idéal à la peinture, puisqu’on comprend que je n’ai jamais été peintre au pinceau avec des couleurs. […] Et en fin de compte, je ne montrais pas de la peinture mais de la matière, et ça, c’est le début de tout un processus. »

Ses premiers Goudrons (1961) sur papier signent donc l’abandon de la coloration et du pinceau au profit du geste – réalisé avec les mains ou les pieds – qui ne masquent pas un positionnement ambigu, ce défi adressé à la picturalité « traditionnelle » adoptant une gestuelle qui, si elle veut se délier de toute subjectivité, ne manque néanmoins pas d’évoquer des expériences antérieures ou contemporaines.

Bien plus expressifs et forts visuellement sont les Déchets (1961) exécutés immédiatement après, ou sur des cartons récupérés dans la rue fut déversé du goudron, dont l’empreinte n’est due qu’au hasard de la coulure et à un facteur qui devient là essentiel dans l’approche picturale : la gravité. Peu après, ce même principe est appliqué sur des toiles carrées là entièrement recouvertes par la matière, qui pendant leur élaboration sont tournées dans tous les sens afin de laisser s’établir des surfaces et densités diverses (Goudrons, 1963). Or si les Déchets ne manquent d’évoquer les œuvres en carton de Robert Rauschenberg, avec les Goudrons affleure le souvenir de Richard Serra – dont les travaux graphiques usent plutôt du charbon et de la cire – chez qui la gravité est une donnée essentielle, et qui tous furent initiés une décennie plus tard.

Remarquables sont également les Reliefs Cartons (1963-1965) dont le volume donné par le pliage évoque presque des capots de voiture, dont ils adoptent la rutilance, car peints comme elles au pistolet compresseur.

En 1966, débuta l’aventure américaine. Hébergé par Arman dans son atelier, Venet, comme un clin d’œil à ce dernier, délaissa définitivement le « d » de son prénom. Mais ça, c’était après.

BERNAR VENET

Commissaire : Fabienne Grasser-Fulchéri
Nombre d’œuvres : 89

BERNAR VENET. LES ORIGINES

1961-1966, jusqu’au 13 novembre, Espace de l’art concret, château de Mouans, 06370 Mouans-Sartoux, tél. 04 93 75 71 50, www.espacedelartconcret.fr, tlj 11h-19h, entrée 7 €. Catalogue co-éd. Espace de l’art concret/Bernard Chauveau, 120 p., 35 €.

Légende Photo :
Bernar Venet, Reliefs cartons, 1963-1965, peinture industrielle sur carton, dimensions variables, collection Fondation Venet. © Photo : Jérôme Cavalière.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°463 du 16 septembre 2016, avec le titre suivant : Bernar Venet, la genèse

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