Abstrait ou abscons ?

Gustave Moreau s’expose au Grand Palais

Le Journal des Arts

Le 10 septembre 2008

Le Grand Palais consacre une importante rétrospective à Gustave Moreau, mort il y a exactement cent ans. Des aquarelles presque abstraites que le peintre symboliste conservait dans son atelier aux tableaux présentés au Salon, 150 œuvres montrent l’étendue de ses recherches, retracent sa méthode de travail et illustrent ses obsessions. Son art étrange et souvent hermétique saura-t-il exercer la même fascination sur le public qu’à la fin du siècle dernier ?

PARIS - Longtemps éclipsé par l’Impressionnisme et ses prolongements, le Symbolisme reviendrait-il à la mode ? La multiplication, cette année, d’expositions consacrées à Spillaert, Edward Burnes-Jones, Puvis de Chavannes ou Arnold Böcklin semble l’indiquer, même s’il s’agit souvent de commémorer un anniversaire. C’est d’ailleurs à l’occasion du centenaire de la mort de Gustave Moreau que le Grand Palais consacre une rétrospective au grand précurseur du Symbolisme.

Le parcours chronologique s’articule autour de trois œuvres qui constituent des moments clés dans la carrière du peintre. Exécuté en 1864, cinq ans après son voyage en Italie, Œdipe et le Sphinx est salué par la critique du Salon comme la renaissance de la peinture d’histoire. Pourtant, plutôt que raconter un épisode mythologique, Gustave Moreau joue déjà davantage sur un envoûtement érotique et décoratif. Une vingtaine d’études et de versions secondaires accompagnent cette toile du Metropolitan. Les deux autres temps forts de l’exposition, Hercule et l’Hydre de Lerne (1876, The Art Institute of Chicago) et Jupiter et Sémélé (1895, Musée Gustave Moreau, Paris), sont également présentés en contrepoint de dessins – et même de photographies – qui retracent les différentes phases de leur exécution.

Le jugement de la postérité
À côté de ces trois célèbres tableaux, et d’autres comme Salomé, l’Apparition, Galatée, Orphée sur la tombe d’Eurydice, les Chimères et la Vie de l’humanité, figurent aussi des œuvres moins connues, notamment des aquarelles inachevées, à la limite de l’abstraction. Gustave Moreau ne les montrait pas de son vivant, mais il les avait soigneusement recensées pour son futur musée-atelier, légué à l’État en témoignage de ses méthodes de travail et de sa personnalité pour la postérité. Exposer ces travaux hors du contexte de l’atelier, au sein d’une vaste rétrospective, risque de modifier leur sens et leur portée, alors même que la plupart sont habituellement accessibles au Musée Moreau – il est vrai souvent désert, malgré la gestion dynamique de ces dernières années.

La manifestation du Grand Palais aura néanmoins le mérite de questionner le destin critique du peintre. Le public retiendra-t-il les couleurs irréelles et chatoyantes ou les poses convenues des figures ? Admirera-t-il, comme Mallarmé, José Maria de Heredia et Marcel Proust, le monde fantasmagorique et lettré du peintre, ou bien sera-t-il rebuté par un art hermétique ? Verra-t-il dans le travail graphique superposé au fond coloré, la “broderie patiente des anciens âges” chantée par Huysmans, ou “un caractère de mort, un roidissement contre la vie” dénoncé par le critique d’art Gustave Geffroy ?

Cette rétrospective sera en tout cas l’occasion de mieux évaluer la place de Gustave Moreau dans l’histoire de l’art, qui n’apparaît pas toujours clairement. Malgré ses positions très tranchées contre le naturalisme, la vision impressionniste et les arts de “l’immédiateté” en général, l’apôtre de l’idéalisme fut en effet un professeur très apprécié de Matisse, Marquet, Rouault et Camoin.

GUSTAVE MOREAU

2 octobre-4 janvier, Grand Palais, entrée Clemenceau, 75008 Paris, tél. 01 44 13 17 17, tlj sauf mardi et 25 décembre 10h-20h, mercredi 10h-22h. Catalogue 296 p. 220 ill., 290 F, Petit Journal 15 F.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°67 du 25 septembre 1998, avec le titre suivant : Abstrait ou abscons ?

Tous les articles dans Expositions

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque